Quoi dire ?
Quoi dire ? ©Getty - We Are
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... mais de plus en plus quoi ?

On ne le dit pas comme ça, au milieu d’une phrase, on le dit plutôt au milieu d’une conversation, comme une sorte de ponctuation, de réplique facile. 

Exemple : “ah mais, de toute façon, tout est de plus en plus… (trois petits points)”. Et rien d’autre… laissant à son interlocuteur le soin de compléter, ce qu’il fera d’ailleurs de lui-même, sans même s’en rendre compte. 

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Faites-en l’expérience, comme je l’ai faite hier : au moment où une personne partage un constat, une anecdote, des nouvelles, peu importe, et attend de vous une réponse que vous n’avez pas, réagissez en ayant recours à cette non-réaction “ah mais, tout est de plus en plus…”. Et c’est tout, rien d’autre. 

Et vous verrez que, comme par magie, votre interlocuteur y trouvera forcément son compte. Vous n’avez rien dit, vous n’avez même pas fait l’effort de mettre un point ou de formuler une phrase, même creuse, et pourtant, ça marche, la conversation se poursuit. 

On peut plus rien dire

Finalement, je dirais qu’“on peut plus rien dire”, mais pas parce qu’on est bâillonnés, censurés, comme certains le croient ou le clament partout, mais parce que, oui, à un moment donné, les mots nous manquent. 

Et voici qu’après les débats sans fond, les discussions sur la météo (qui, soi-disant ne sont pas si vaines que ça), voici un autre type d’échange qui tournent à vide : ces dires qui ne veulent rien dire mais que, pourtant, on dit, tout en se demandant pourquoi on les dit, sans d’ailleurs vraiment les dire…

“Dire ou ne pas dire ? Telle est la question. C’est ici l’être même de la parole qui est porté sur le théâtre : la plus profonde des tragédies est aussi la plus formelle ; car l’enjeu tragique est ici beaucoup moins le sens de la parole que son apparition”. 

A propos de la pièce de Racine, Phèdre, Roland Barthes pose exactement la question qui se porte désormais sur le théâtre de nos vies quotidiennes : dire ou ne pas dire ? répliquer ou pas ? réagir alors qu’on sait pas trop quoi en penser ? 

Car, comme pour Phèdre, peu importe le sens, l’idée est d’apparaître en train de parler. Et c’est là la grande force, et le paradoxe, de cette tournure “ah mais tout est de plus en plus…” : c’est qu’elle résout le dilemme tragique du “dire ou ne pas dire”, et précisément : en disant tout en ne disant pas. 

Les nouveaux non-dits

Franchement, tentez-le, ça marche. Car quand on répond “ah, mais tout est de plus en plus…”, on ne dit pas seulement “oui”, ou on ne dit pas seulement “c’est fou ce que tu racontes”, ni acquiescement ni stupéfaction. 

Non, on fait mine de monter en généralité… on laisse penser qu’on va délivrer une théorie dans laquelle l’anecdote (pas si nulle que ça au demeurant) de notre interlocuteur va prendre un sens global. 

D’autant plus que cette locution en “de plus en plus” marque une progression, voire une aggravation. Or, on aime toujours bien ce qui va de mal en pis, et pas parce qu’on aime que ça empire véritablement mais parce que ça rajoute du drame. 

Et c’est d’ailleurs un problème : pour résoudre la tragédie du “dire ou ne pas dire” quand on ne sait pas comment réagir, on préfère opter pour le drame du dire sans rien dire. Il faudrait d’ailleurs trouver le mot pour caractériser ces échanges à la fois vides mais en quête de tensions : 

j’avais pensé à “non-dit” mais c’est déjà pris, et c’en est d’ailleurs l’exact contraire… alors quoi, des rien-dits ? des dires-sans-dire ? franchement, je ne sais pas… mais comme ça arrive souvent, il faudrait quand même savoir comment les dire… 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
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