Permacrise
Permacrise ©Getty - antonioiacobelli
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Vous avez compris, oui, l'époque de la crise qui n'en finit pas.

L’article est paru fin février dans le Sunday Times, mais je l’ai découvert la semaine dernière. Pas que je lise le Times comme ça, à mes heures perdues, mais Courrier International s’en est fait le relais, avec ce titre : « Bienvenue dans l’ère de la permacrise ». 

Et c’est ce mot de « Permacrise » qui m’a frappé : car comme tous ces néologismes, on se dit « ouais, bon, facile », et en même temps, on se dit « Ok, ça tombe si juste ». Pas besoin de lire l’article, le titre a déjà mis le doigt sur ce que je ressens. Ce terme me semble parfaitement correspondre à la situation. 

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Dans l’article, il est question du cas du Royaume-Uni, depuis le Brexit. Mais n’est-ce pas la même chose pour tous, de toute façon ? Une crise permanente ? Ai-je besoin de parler de gilets jaunes, de Covid ou de guerre en Ukraine ? 

Vous voyez ce que je veux dire : « permacrise », c’est vraiment le constat qui s’impose. 

Crise généralisée

La chose qui chagrine, c'est qu’il semble, justement, s’imposer aussi facilement. Et qu’après tout, on s’en contente.
C’est vrai que le mot a de quoi claquer : avec son paradoxe d’une crise devenue permanente (alors que, je le rappelle, la crise est d’abord une rupture, momentanée), il entérine le réflexe qui veut que n’importe quel trouble soit désormais perçu comme une crise. 

Réflexion amorcée par Hannah Arendt dans son recueil Crise de la culture

« La crise générale qui s’est abattue sur tout le monde moderne et qui atteint presque toutes les branches de l’activité humaine se manifeste différemment suivant les pays, mais on peut poser comme règle générale de notre époque que tout ce qui peut arriver dans un pays, peut aussi, dans un avenir prévisible, arriver dans presque tous les autres ». 

Entre la « crise générale » d’Arendt et notre « permacrise », rien de bien distinct… et pourtant, la crise reste pour la 1ère, je cite, « l’occasion, faisant tomber les masques et les préjugés, de s’interroger sur l’essence du problème » ainsi dévoilé. Autrement dit, avec Arendt, la crise générale est l’occasion renouvelée de penser, de se questionner, de réfléchir. 

Mais est-ce le cas quand on parle de « permacrise » ? La crise est-elle encore une occasion de penser quand on sait qu’il y en aura, de toute façon, une autre ? 

Il y a crise et permacrise

La « permacrise », le mot même de « permacrise », révèle justement cette manière dont on en vient à relativiser la crise : car celle-ci n’est plus alors vue comme une « occasion » (de penser, de réfléchir ou même de rater) mais comme une routine.

Et c’est là le véritable paradoxe : pas tant que la crise, rupture momentanée, se généralise, mais que la crise, rupture extraordinaire, nous plonge dans l’habitude, et presque dans l’indifférence. 

C’est la « permacrise » pourra-t-on dire, comme on dit chaque jour « c’est l’enfer » à propos de tout et n’importe quoi.
Ce qui nous révèle bien que le problème, ce n’est pas tant la crise, qui se généralise, se répand, se multiplie, et devrait (enfin si on en croit Arendt, fournir l’occasion de penser), mais la permanence…

La permanence qui annule, efface ou du moins fragilise l’idée d’occasion, d’occasion à saisir pour tout changer. Et en vient à ne RIEN changer. 

Fait intéressant : si vous tapez « permacrise » sur Google, vous tomberez sur très peu de choses, si ce n’est sur quelques articles assez vieux et confidentiels sur l’Europe ou l’Université (dites institutions en « permacrise »)…, c’est dire si parler de « permacrise » revient en fait à se contenter de constater le problème en se disant qu’on y peut rien. 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
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