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Conversation ©Getty - Ralf Nau
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Résumé

À quelle catégorie de la conversation appartiennent les remarques vexantes ?

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Est-ce une déconvenue, un déboire, une contrariété… Je ne sais pas comment nommer ce qui m’est arrivée. Mais bref… Ce week-end, j’ai rencontré une personne (peu importe le contexte, imaginez qu’il s’agit par exemple d’un mariage) avec qui j’ai discuté assez longtemps.

C’était très sympa… mais je ne sais pas comment ni pourquoi, tout à coup, cette personne m’a dit que j’étais mal habillée. Et ça, avec un grand sourire, ajoutant (et je pense que c’était le plus drôle) “mais surtout ne le prenez pas contre vous” (car oui, on se vouvoyait).

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De mon week-end, fort agréable par ailleurs, j’ai donc gardé ce souvenir. Qui, je dois le dire, n’est pas un souvenir pénible, mais plutôt l’idée que je me fais du “moment de solitude”. Car alors l’échange est rompu et on ne sait quoi en faire.

Faut-il en rire ? Faut-il s’en offusquer et dire que, ben quand même, on trouve que notre t-shirt est pas moche… Ou faut-il repartir seule chez soi, avec son petit lot d’humiliation ?

Vile uniformité

Pour ma part, je n'ai rien répondu. On n’a souvent rien à dire de percutant dans ces moments-là. Mais ça m’a fait réfléchir : non pas comment vivre ce genre de moment mais plutôt qu’est-ce que ce genre d’échange ?

Est-ce de la sincérité ? Une absence de politesse ou de surmoi ? Une gaffe ? Est-ce réfléchi, spontané ? Est-ce que c’est une manière de rompre les codes et d’être dans une approche plus authentique ?

La question se pose, car au-delà d’être vrai ou pas (franchement, j’étais pas plus mal habillée que d’habitude), et au-delà de l’effet que ça provoque, ce type de sortie a de quoi étonner : à quelle catégorie de la conversation appartient-elle ?

“Aujourd’hui (...) il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité : sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et, dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société feront tous les mêmes choses. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire”.

Dans le monde affreux et superficiel que nous décrit Jean-Jacques Rousseau (c’est en 1750 mais c’est toujours d’actualité), une telle réplique l’aurait peut-être apaisé.

Certes, il ne s’agit pas non plus d’une sortie de génie, ni d’une sortie qui atteint des sommets (puisqu’il s’agit bien d’apparence, ce que Rousseau ne devait pas trop apprécier)...

Mais quand même, n’est-ce pas précisément la rupture tant attendue pour rompre nos usages si codifiés ? Et si, paradoxalement, ce type de sortie, inattendue, maladroite, impolie, avait quelque chose de réjouissant, et même faisait du bien ?

Plaisir d'échanger des banalités

Je n’irai pas jusqu’à vous dire que j’aimerais vivre ça tous les jours. Mais le côté franc et direct de cette remarque a eu non seulement le mérite de casser l’ambiance un peu convenue du moment, mais aussi l’intérêt, contre toute attente, de revaloriser la politesse critiquée par Rousseau.

Car une fois qu’on a mis les pieds dans le plat, qu’on s’était dit qu’on était mal habillé, ou qu’on pensait mal, ou qu’on avait tort, bref, une fois qu’on a été franc et direct, que reste-t-il à dire ?

C’est tout le problème de l’impolitesse ou de ce genre de sortie : ça fait du bien, ça soulage, ça fait rire ou ça agace, bref, ça détonne… mais ça ne donne jamais rien. Rousseau pouvait bien détester la bienséance, dire qu’elle uniformisait et produisait des troupeaux…

Mais au moins, elle permet de se parler (alors que Rousseau, lui, a fini par ne parler qu’à lui-même).

Voilà pourquoi cette remarque m’a fait du bien, elle m’a rappelé à quel point j’aimais échanger des banalités.

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