Noyé sous les papiers
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Noyé sous les papiers ©Getty - PM Images
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Résumé

Comme des milliers de Français.e.s, je cherche à renouveler ma carte d'identité et c'est devenu une quête philosophique.

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Comme des milliers de Français, je cherche à faire renouveler ma carte d’identité. Et évidemment, j’ai, comme ces milliers de Français, tout tenté. 

J’ai actualisé et actualisé, sans m’arrêter, le site du gouvernement, j’ai appelé les mairies les plus proches de Paris, je me suis connectée en pleine nuit pour voir si de nouveaux rendez-vous étaient disponibles… 

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Mais rien. Je suis face à un mur. Rien ne marche, et dans cette situation, j’ai bien compris qu’il valait mieux tenter de “changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde”.
Traduction : renoncer, au moins pendant quelques mois.  

C’est d’ailleurs peut-être le seul intérêt de cette situation absurde : pas tant d’apprendre à renoncer à ce projet, mais d’apprendre à renoncer à hurler, seule, dans la nuit, devant une page gouv.fr… que le monde est absurde. 

De la méthode

Eh bien, déjà, j’ai essayé de lister tout ce qui me semblait absurde : 

-d’abord, le fait que suivre les règles ne suffit pas à produire un résultat, si ce n’est celui de l’échec; 

-ensuite, le fait que savoir que l'énervement ne sert à rien n’empêche pas qu’il advienne ;

-enfin, et surtout : le fait de dire que tout ça est absurde, tout en me rendant compte que  ça ne l’était pas vraiment. 

Car voilà, et c’est bien le paradoxe de cette situation : on la trouve absurde, mais elle ne l’est pas. Au contraire. L’échec, ma réaction indignée, les remarques sur l’administration. Tout est tellement prévisible que ce n’est même plus absurde, c’en est même le contraire : totalement logique. 

C’est donc là que j’ai décidé de renoncer, en faisant ça : 

“tâcher toujours plutôt à me vaincre qu’à vaincre la fortune, à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées”.  

Quand je dis que j’ai décidé de faire ça, il faut quand même préciser que ce n’est pas de moi. C’est de Descartes, dans son Discours de la méthode

Quand on entend ça, on se dit que c’est vraiment la bonne solution : et si je n’essayais pas de changer le monde (càd ici : l’administration) mais moi-même ? 

Et de là : et si j’essayais de changer ma manière d’envisager la situation, de ne plus la trouver absurde, mais au contraire parfaitement logique, du moins prévisible, et même banale ? 

Le "parfaitement logique"

Franchement, j’ai fait tout comme le disait Descartes ; j’ai vraiment tenté de me vaincre, de changer mes désirs et d’agir sur mes pensées. Mais impossible. 

Et d’abord pour une raison : déjà parce que je n’ai pas seulement le désir, mais besoin de cette carte d’identité. 

Mais aussi parce que j’ai découvert cela : on a beau comprendre une situation, ne pas la trouver absurde, saisir son sens, ses règles, ses usages… eh bien, ça ne change rien. Bien au contraire. 

Car ce qui rend fou, ce n’est pas l’absurde, mais ce qui est parfaitement logique, ce qui est attendu, prévisible.
Or, comment faire face à ça ? Comment s’accommoder non pas de l’absurde mais de son contraire, froid, implacable ? C’est bien le problème.  

Descartes pensait qu’il suffisait de désirer ce que l’on peut acquérir pour être content, qu’il fallait seulement que notre pensée fasse le tri entre ce qui est possible et impossible pour ne désirer que le 1er… 

Mais qu’aurait-il fait à ma place ? qu’aurait-il dit de cette situation dont la logique la rend à la fois possible et impossible ? 

Je ne sais pas, mais je suis sûre que, comme moi, il aurait fini par hurler seul, dans la nuit, devant son ordi, en actualisant sa page gouv.fr.

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