Télé-travail, co-parent, pro-actif : comment je me suis noyée dans les préfixes

Vague ou soupe de préfixes
Vague ou soupe de préfixes ©Getty - Peter Dazeley
Vague ou soupe de préfixes ©Getty - Peter Dazeley
Vague ou soupe de préfixes ©Getty - Peter Dazeley
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Comment expliquer cette nouvelle vague du préfixe ?

Avant toute chose, j’aimerais vous parler de ma matinée de jeudi dernier. Et vous allez voir, ça a un rapport avec le sujet du jour.
Jeudi dernier, à 9h du matin, je n’étais pas ici mais devant Disney +, j’attendais que sorte le nouvel épisode de la nouvelle émission (qui ressemble à l’ancienne) de la famille Kardashian. 

Une fois mis en ligne et des bonds de joie dans le ventre, une chose m’a pourtant frappée (et c’est là le rapport) : la récurrence des préfixes. A ce point, c’est de l’art : on n’est plus parent, on est co-parent, on n’est pas actif, on est pro-actif, on ne rassure pas, on ré-assure, on ne réagit pas, on surréagit, etc, etc. 

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Est-ce la faute aux Kardashian ? ou à l’influence de l’anglais ? Non / peut-être. Il n’en reste pas moins qu’il a fallu que ce soit face à mes yeux, sur un écran, pour que je me rende compte de cette omniprésence des préfixes, au-delà du clan Kardashian. 

Télétravail, non-essentiel… ou “co-construire”

"Co-construire", vous avez dit LE mot, le mot plus insupportable des mots avec préfixe. Co-construire qui cumule ET le fait d’être moche ET le fait de ne rien dire de plus que le mot sans préfixe. 

Car c’est bien le paradoxe que révèle ce terme affreux qu’est “co-construire” : à quoi ça sert d’en dire plus pour dire exactement la même chose ? Je ne remets pas en cause l’usage essentiel du préfixe, mais son accumulation qui le rend accessoire. 

Autrement dit, cet usage capitaliste du préfixe si l’on veut : 

“Agent fanatique de l'accumulation, le capitaliste force les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire. (...) Accumuler, c'est conquérir le monde de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle, augmenter le nombre de ses sujets, c'est sacrifier à une ambition insatiable.”

Vous trouvez peut-être ça un peu tiré par les cheveux, mais qui mieux que Marx pour parler de cette logique d’accumulation qui n’implique aucune jouissance, aucune valeur d’usage, mais seulement un accroissement continu. 

Et qui s’applique parfaitement à ce recours ultra étendu à tous ces co-, ces pré-, ces télé- et ces non-… autrement dit, à ces tous petits mots ajoutés, accumulés, additionnés : ils sont des apports qui n’apportent rien. De purs apports. 

Extension littérale 

Si on part du principe que l’usage d’un mot n’est jamais gratuit, et qu’on soutient qu’il y a une logique d’accumulation du préfixe comme on accumule un capital linguistique, alors effectivement : ils doivent bien nous apporter quelque chose. 

Mais alors quoi ? Eh bien, c’est tout le problème. Qu’apporte non pas un préfixe mais tous ces néologismes bricolés de préfixes ? Plusieurs réponses possibles : 

-déjà, je pourrais être moins cynique et y voir, malgré tout, une légère inflexion du sens : après tout, quand on est co-parent et pro-actif, autant souligner le fait qu’on n’est pas tout seul et qu’on est vraiment actif ; 

-ensuite, pour reprendre Marx, je pourrais aussi dire qu’on en fait des tonnes parce que c’est une affaire de domination personnelle : c’est vrai que ça claque de co-construire et d’être dans la ré-assurance. De quoi moucher l’autre. 

-ou alors, dernière possibilité, très littérale : on rallonge le mot tout simplement pour s’étendre… pour occuper un peu plus le terrain, pour occuper l’espace de la conversation… 

Ca prend quoi un 1/8ème de seconde à dire… mais imaginez, plus on les cumule, plus on parle, et imaginez pour celui qui les entend, c’est comme une bombe à retardement, qui traîne, qui persiste, à se demander pourquoi on a inventé le terme “co-construire”. 

Cette chronique en est d’ailleurs la preuve : une semaine après, j’en suis encore à me demander pourquoi autant de préfixes.