La gifle (sans Isabelle Adjani)
La gifle (sans Isabelle Adjani) ©Getty - Besart Beluli / EyeEm
La gifle (sans Isabelle Adjani) ©Getty - Besart Beluli / EyeEm
La gifle (sans Isabelle Adjani) ©Getty - Besart Beluli / EyeEm
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Ou de quoi faire un bon sujet de bac philo.

Comme on n’en a pas assez parlé, j'en reparle encore… de la gifle de Will Smith à Chris Rock ! Et ce sera comme ça jusqu’à la fin de la semaine. (Non).
Mais oui, j’en reparle ce matin, et c’est à cause de vous, Guillaume, car vous m’avez piquée au vif, hier, me disant que j’avais reculé devant le problème moral que posait cette gifle. 

C’est vrai, je n’en ai pas parlé. Alors, allons-y. Faut-il gifler quelqu’un qui se moque de notre femme ? Partons de la formulation la plus simple : pour ou contre la gifle ?

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C’est toujours bête comme formulation, mais c’est un bon point de départ. Car personne n’est pour la gifle en 2022. Tout le monde la condamne unanimement comme un acte de violence. 

Jusque-là, d’accord. Mais affinons un peu : car quand on dit qu’on est contre, il y en a toujours un (ou plus) pour rajouter un “mais”, c’est le fameux “je suis contre mais”. Mais quoi, eh bien, ça dépend, ça dépend des circonstances. Et c’est là où on en vient au vrai problème moral. 

Injustifiable violence...

A partir du moment où on dit “oui mais” à la violence, détaillant des circonstances atténuantes (humour raté, tout aussi violent, cruauté passif de relations tendues…), on en vient donc au problème moral : y a-t-il des circonstances permettant de justifier le recours à une gifle ? Autrement dit : existe-t-il des gifles justes ? 

Ou encore, façon sujet de bac philo : la violence peut-elle être justifiée ? Et là, bonne nouvelle pour vous, une référence apparaît, Hannah Arendt, Sur la violence (1971) : 

“En certaines circonstances, la violence – l'acte accompli sans raisonner, sans parler, sans réfléchir aux conséquences – devient l'unique façon de rééquilibrer les plateaux de la justice. [...] Dans ce cas, la fureur, et la violence dont elle s'accompagne, font partie des émotions humaines « naturelles », et vouloir en guérir l'homme n'aboutirait qu'à le déshumaniser ou le déviriliser.”

Ce qui est intéressant avec Arendt, c’est qu’elle pose ici ce paradoxe : elle ne justifie pas tant l’acte violent par son contexte (même si elle dit bien “en certaines circonstances”), elle le justifie précisément en soulignant son absence de justifications. 

Pour Arendt, la violence n’est pas injustifiable parce qu’elle est insupportable (comme on le pense tous), mais parce que, par définition, elle ne supporte aucune raison, aucun discours, aucune réflexion. Et pourtant, et c’est ça le truc fou, paradoxal, elle la justifie quand même ! 

... qui se justifie quand même 

Elle la justifie de deux manières : 

1° la violence ne se justifie pas par ce qui la cause mais pour ce qu’elle vise, la justice elle-même ; et 2° elle se justifie parce que s’en passer, ce n’est pas revenir à la raison, contre toute attente, mais c’est au contraire, se déshumaniser. Sans violence, l’humain n’est plus humain. 

Et c’est là où on peut discuter, et ça concerne autant cette gifle de Will Smith, que celle administrée à Macron, ou le coup de boule de Zidane. Pourquoi il y a un débat sur cette gifle alors qu’on est tous contre la violence et qu’on a pas tous lu Arendt ? 

Parce que, tout à coup, dans un contexte ultra rôdé, ultra lissé, on a assisté à une fulgurance humaine. Un sursaut. Un ras-le-bol. Mais dire ça, est-ce suffisant ?
Car Arendt ne dit pas seulement que supprimer la violence, c’est “déshumaniser” mais c’est aussi “déviriliser”. 

Or, si personne n’a envie d’être inhumain… qui a envie d’être encore viril ? existe-t-il une violence non-virile ? Voilà, ça c’est un problème moral. 

Contre la gifle de Will Smith, pour la gifle de Jada Pinkett-smith à Chris Rock. 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
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