Pigeon sur neige
Pigeon sur neige ©Getty - Cavan Images
Pigeon sur neige ©Getty - Cavan Images
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Ou comment la perspective de la neige un 1er avril nous a mis dans tous nos états

C’est important de le savoir parce qu’à l’heure où je vous parle, nous savons enfin si le Nord de la France a été recouvert, ou pas, par la neige. Mais à l’heure où j’écrivais, hier après-midi donc, on n’en savait encore rien. 

Entre ce matin et hier, quelque chose a donc changé : maintenant, on sait… alors qu’hier, on ne savait pas. Et ce qui nous paraît ce matin évident (il suffit, en ce qui me concerne, de regarder par la fenêtre) était hier encore incertain. 

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Tout ça pour vous dire qu’hier, l’heure était donc à la prévision. Et le mot est important. Que va-t-il se passer ? Va-t-il vraiment neiger ? C’était devenu tout à coup impérieux d’estimer ça en centimètres, en minutes et sur des kilomètres. 

On savait bien qu’on allait finir par le savoir… mais non, il fallait en savoir plus avant. Mais pourquoi ? pourquoi faut-il autant prévoir ? 

Nada ! 

Il y a l’incongruité de ce temps au début du printemps… et il y a aussi, de manière générale, une passion pour la météo. De toute façon, tout ce qui est susceptible de bouleverser, le train-train quotidien, sans le révolutionner, ça marche bien. Ça nous excite. 

Mais c’est bien là le paradoxe : on a beau vouloir de la surprise, de l’inattendu, on ne supporte pas non plus de ne pas vraiment savoir. Oui à l’agitation, non au chaos. 

“On voit des yeux tristes, durs mais volontaires, - un regard scrutateur, tel celui de l’explorateur polaire solitaire (peut-être pour éviter de regarder en soi, de regarder en arrière ?...). Voici la neige, toute vie se tait ; les derniers corbeaux se font entendre, croassant : “A quoi bon?”, “A rien !”, “Nada !” - rien ne prospère ni ne pousse”. 

Tels sont les historiens modernes selon Nietzsche : tristes, durs, à scruter l’horizon froid, préférant regarder devant, plutôt qu’en arrière ou en eux. Et pourquoi ?, nous dit Nietzsche : pour rien.
Car devant, il n’y a rien, rien que de la neige, du froid, du blanc. 

Marrant d’ailleurs que, sans le vouloir, on soit nous aussi, à notre façon, des historiens modernes, à nous exciter avec de la neige en avril, à scruter l’horizon blanc et froid.
Préférant nous aussi, regarder devant et pas ailleurs, et en tout cas, pas sur le moment. 

Car oui, des prévisions météo jusqu’à l’horoscope, mieux vaut apparemment prévoir que voir.

Entre certitude et incertitude

Est-ce notre amour de la prévision ? 

D’où vient donc ce besoin de prévision, d’anticipation, de projection ? Qu’est-ce que ça changera de savoir 12 heures avant le nombre de centimètres qui vont recouvrir les rues de Paris ? 

A partir du moment où on n’est pas agriculteur, qu’est-ce qui nous tient à cœur dans le fait de vouloir savoir avant de pouvoir savoir ? Sachant, et c’est là où ça se complique, que ce savoir ne relèvera en rien d’un savoir. Et ça on le sait bien. 

C’est d’ailleurs le problème de la prévision : la prévision n’est pas seulement le fait de voir avant, mais aussi, et du coup, de savoir moins bien. Et là est la nuance : rejeter l’incertitude ne revient pas forcément à embrasser la certitude. 

Et nous voici dans cette drôle de position : à nous contenter d’un petit bout de savoir sans vraiment y croire. 

Alors voici de quoi nous rassurer : oui, Nietzsche semblait se moquer de ces historiens, des nihilistes, ajoutait-il, qui aiment à scruter la neige et la vie qui se tait, mais il les préférait encore aux historiens jouisseurs, ces amoureux de la vie qui chante. 

Comme quoi, mieux vaut être nihiliste à prévoir du rien que contemplatif à regarder du vide. 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
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