En route pour le déj
En route pour le déj
En route pour le déj ©Getty - Nick Dolding
En route pour le déj ©Getty - Nick Dolding
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Résumé

Ou l'art de ne jamais mettre les pieds dans le plat

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Je vais vous parler de ce qu’on pourrait appeler des “déjeuners professionnels”. Attention, je ne vais pas vous parler de déjeuners d’affaire, comme on en voit dans les séries américaines, du type séries d’avocats où ils passent plus de temps à négocier qu’à manger. 

Non, pas du tout… Alors, c’est vrai que ce genre de déjeuners en fait partie, mais le déjeuner professionnel dépasse largement ce cadre-là : le déjeuner professionnel, -c’est aussi celui qu’on prend avec sa direction lors d’événements annuels ; 

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-celui qu’on fait avec des collègues mais qu’on ne connaît pas très bien ; 

-ou c’est encore ce repas “pour échanger” comme le propose son ou sa chef.fe de département… pour échanger sur quoi, on ne sait pas mais on sait qu’on va y penser pendant tout le déjeuner. 

Car oui, si c’est toujours une bonne idée de déjeuner, et d’échanger, et même de faire les deux en même temps, c’est autre chose de travailler et de manger, voire de faire les deux en même temps. 

Un repas jamais gratuit

Je ne suis pas contre, c’est juste que je ne comprends pas l’enjeu : est-ce qu’on est là pour manger ou pour parler travail ? s’agit-il de partager un bon moment hors du travail ou de travailler en passant un bon moment ? et puis, on parle de quoi, sur quel ton, avec quoi entre les dents ? le tout en mâchant vite pour ne pas avoir la bouche pleine…  

Car c’est plutôt ça le fond de l’affaire : qui suis-je dans ces situations là ? ces situations un petit peu intermédiaires, ambiguës, paradoxales, où on est en représentation alors qu’on aimerait être à soi, c’est-à-dire : manger comme on veut sans savoir si on en met partout… 

“A quelques gens qu’on ait à demander une faveur, il faut bien prendre son temps, comme, par exemple, au sortir d’un bon repas, ou de quelque autre récréation qui a mis en belle humeur, en cas que la prudence de celui qui est prié ne prévienne pas l’artifice de celui qui prie”. 

Oui, je sais : elle est pas facile cette dernière partie, et en plus elle commence par “en cas que”... mais bon, appliquée à mon histoire de déjeuner professionnel, elle prend tout son sens. 

Déjà, elle est de Baltasar Gracian, dans L’homme de cour, soit un traité pour triompher dans la société. 

Autrement dit, pour savoir briller dans des milieux où ce qui compte, c’est moins le travail abattu, les compétences, les objectifs atteints, que la manière dont on sait les mettre en valeur, voire se valoriser sans avoir rien fait. 

Évidemment, ce traité date de l’ère baroque (1647) mais la mention du “bon repas” n’y est pas anecdotique et encore moins inactuelle. Car le repas, c’est une récréation, une manière de mettre dans de bonnes conditions… mais hélas, ce n’est jamais gratuit. 

Evaluation au paraître

Et allez savoir pourquoi, on a beau ne plus être à l’ère baroque, c’est comme si on avait intériorisé cette règle de 1647, lors de ces fameux déjeuners professionnels. 

Où le bon repas n’est jamais qu’un bon repas mais un prétexte, une mise en conditions, un amuse-bouche avant la vraie dégustation. Mais laquelle ? qu’est-ce qu’on attend de moi ? Et moi, qu'est-ce que je veux ? 

Eh bien, on ne sait pas. Car une demande, une faveur, un jugement sont rarement formulées en tant que telles. C’est un problème et même un comble, mais ces déjeuners font partie des repas où on ne met jamais les pieds dans les plats. 

Où rien n’est une question de paroles mais de manières et donc de paraître : et voici qu’on aura été évalué, sondé, sans même sourciller et tout en ayant été soucieux. Sans même bien manger et tout en ne comprenant pas les règles du jeu auquel on a pourtant joué. 

Références

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