Le bleu et ses nuances
Le bleu et ses nuances
Le bleu et ses nuances ©Getty -  Capelle.r
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Résumé

C'était pourtant une bonne idée de promouvoir la nuance...

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Je suis fatiguée... mais fatiguée par un mot qui ne cesse de revenir, ou plutôt désormais un mantra, un slogan : la nuance. Livres, dossiers, tables rondes : la nuance a le vent en poupe, la nuance plaît, la nuance inspire. 

Il faut dire que dans un monde régi, paraît-il, par les réseaux sociaux, les positions radicales et tranchées, où l’on doit dire vite et bien ce que l’on pense, mais surtout penser quelque chose de clair et distinct, cet entre-deux, cet intermédiaire, ce flottement fait du bien. 

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Et c’est vrai. C’est vrai que quand on prononce le mot “nuance”, je ne sais pas vous, mais moi, je me sens tout de suite intelligente. Dans un débat sur l’Islam, ou sur les carbonara, invoquer la nuance, c’est toujours prendre le parti d’élever le débat tout en apaisant les choses. 

C’est le gros point fort de la nuance : mine de rien, tout en nuance justement, elle parvient à faire comprendre aux autres voix qui s’élèvent, aux positions radicales, affirmées, qu’il y a une autre manière de penser, une 3ème voie, moins tranchée, plus douce. 

Mais bizarrement, et de façon très agaçante, voilà donc que la nuance s’impose. Qu’elle devient la couleur à la mode, celle qu’il faut porter et brandir. Mais n’est-ce pas un comble pour la nuance de devenir aussi visible ? 

Plutôt Camus ou Fifty shades of grey ? 

Je ne sais pas si tout vient d’Albert Camus à qui l’on doit cette phrase : 

“Je serais tenté de vous dire que nous luttons pour des nuances, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même. »

Ou si l’on doit tout à E.L. James, l’auteure de 50 nuances de gris… titre que l’on voit décliner à toutes les sauces (et qui ne passe pas toujours bien, SAUF ici). Tout est 50 nuances de quelque chose maintenant (même le confinement selon Olivier Véran). 

Quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse d’une romance érotique ou d’une pensée philosophique (l’un n’excluant pas l’autre d’ailleurs), je ne sais jamais trop si je comprends bien ce que l’on veut dire avec cette histoire de nuance et ce que l’on doit entendre par “nuances qui ont l’importance de l’homme même”... 

Si brandir la nuance est déjà un geste paradoxal (quelle nuance supporterait de devenir radicale), que penser de la nuance elle-même qui, par définition, n’est que le degré subtil voire insensible, et pas très lisible, d’une couleur qu’elle n’est pas complètement (le turquoise n’étant pas tout le bleu, par exemple) ? 

37 degrés 

J’imagine que par "nuance", on doit entendre avis pondéré, juste milieu et complexité dans ce monde simpliste. 

Mais je me demande : pourquoi l’avis tranché ne serait-il pas tout autant complexe ? Pourquoi avoir une position radicale ne serait-il pas une chose calme et réfléchie ? Pourquoi défendre fermement un parti ne serait-il pas juste ? 

S’il y a tout un ensemble de malentendus qu’on accole à la nuance : molle, consensuelle, inaudible (et qu’on tente à raison de corriger), il y a aussi, je crois tout un ensemble de malentendus qu’on accole désormais à ce qui est tranché : aveugle, simpliste, agressif (et qu’il serait tout autant malhonnête de lui imposer). 

Et le problème est là : non pas dans ces mots de “nuancé” ou de “tranché”, mais dans le fait qu’on érige en modes d’êtres, à suivre ou à incarner pleinement et tout le temps, de simples qualificatifs.
Car la nuance ne dit rien en tant que telle, elle est la nuance de quelque chose. Tout comme on n’est pas tranché, on a un avis tranché sur quelque chose. 

Je ne comprends donc pas qu’on veuille ainsi faire l’éloge du fait d’être nuancé ou tranché, c’est comme si je faisais l’éloge d’un bon 37 degrés au lieu de me mettre dans le bain. 

Et c’est comme si, au lieu de débattre ou de refuser de débattre, je passais mon temps à commenter les conditions du débat, à distribuer les bons ou les mauvais points. Comme quoi, même pour la nuance, il s’agit d’être nuancé. 

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