Un soir de couvre-feu
Un soir de couvre-feu
Un soir de couvre-feu ©Getty -  Tino Lehmann / EyeEm
Un soir de couvre-feu ©Getty - Tino Lehmann / EyeEm
Un soir de couvre-feu ©Getty - Tino Lehmann / EyeEm
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Résumé

Et spoiler : zéro frisson.

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Hier matin, je vous racontais mon week-end à Saintes, ce matin, je vous raconte mon retour de ce week-end à Saintes. 

J’ai décidé de rentrer à Paris après le déjeuner. Evidemment, comme il y a plusieurs heures de route (entre 5 et 6 heures), je savais que j’allais être hors des clous niveau couvre-feu.
Mais bon, tant pis, je me suis lancée… enfin, surtout, j’ai décidé que ce serait bien comme ça. J’avais préparé une attestation, je me sentais prête à affronter n’importe quel contrôle. 

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Mais les heures passant, j’ai senti comme une sorte de malaise, pourquoi j’avais fait ça ? Pourquoi j’avais fait comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait pas de couvre-feu, des règles, une amende possible ?
Est-ce que je m’étais pensée au-dessus des lois ?
C’est vrai, je ne faisais pas n’importe quoi, ce n’était pas non plus une fête sauvage mais juste un retour en voiture… mais bon, sait-on jamais. 

J’ai passé deux heures dans ce genre de tergiversations, entre rébellion et peur, vague sentiment de puissance à chaque péage passé et culpabilité à jouer ce petit jeu.
Et je me suis demandée : et si c’était ça, le grand frisson de l’illégalité ? 

Banalité de l'illégalité

Vous me direz, c’est facile depuis mi-mars d’être hors-la-loi. Il suffit d’un masque baissé, d’une sortie non attestée, et voilà on y est.
Mais quand même, cela n’empêche pas qu’un tout petit écart ne fasse pas le moindre effet.
Comme quoi, le grand frisson n’a plus rien de grand, il ne tient plus à grand-chose : pas besoin de faire du deal ou de se promener tout nu, il suffit de sortir de chez soi. 

Et c’est peut-être ça le grand bouleversement : cette banalité qu’il y a désormais à être dans l’illégalité, sans trompette ni tambour, en toute simplicité, sans aucune revendication, ni profil psychologique particulier. Juste comme ça, et même pas pour le plaisir.
Et c’est bien une chose que j’ai expérimentée sur mon trajet Saintes-Paris, cette absence d’événement, de folie, et même, de satisfaction ou de répugnance à franchir la barre des 18h. 

Alors oui, être dans l’illégalité ne m’a pas rien fait (puisque j’en parle ce matin) mais, paradoxalement, ça ne m’a pas non plus fait quelque chose.
Et sur cette aire d’autoroute vers Orléans, déserte et noire, je me suis sentie un peu bête. Le grand frisson ressenti n’était qu’un frisson de froid… 

Ni cool ni sévère

Rien. Je n’ai vu personne, et personne ne m’a vue. Je n’ai même pas pu mentir ou essayé de justifier mon acte. J’étais seule avec moi-même et ma conscience. Et celle-ci m’a seulement chuchoté en arrivant chez moi “tout ça pour ça”. Limite, elle gloussait. 

Et c’est le problème d’ailleurs : si le contexte a banalisé le fait d’agir de façon illégale, elle a aussi banalisé le fait de trouver ça acceptable, en tout cas passable.
Je ne dis pas “à la mode”, ce n’est pas comme la transgression qui peut avoir quelque chose d’attirant, de cool, de sulfureux.
Je ne dis pas non plus “normal” comme si j’étais un psy. Je ne suis pas Freud, par exemple, pour qui : 

“le sentiment de culpabilité est la même chose que la sévérité de la conscience morale” (chapitre 8 de Malaise dans la civilisation). 

Non, je dis, bien au contraire, “acceptable”. Comme s’il n’y avait plus aucune sévérité, aucune question de morale, aucun côté séducteur… aucun relief.
La limite de la loi n’est plus franchie, on la passe et on la repasse. Comme ça, tout bêtement. 

Et quand je dis que c’est un problème, je ne veux pas dire que c’est grave, du type danger, décadence de la civilisation, non c’est plutôt de l’étonnement…
Car que reste-t-il de la loi face à tous ces petits actes illégaux ? et que reste-t-il du grand frisson si tous ces petits actes illégaux n'ont plus rien de petits jeux, sérieux ou pas, avec la loi ou la morale ? 

Zéro mal zéro bien… zéro frisson. 

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