System failure
System failure ©Getty -  Yuri_Arcurs
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Ou l'expérience renouvelée de l'échec.

J'ai vécu un échec retentissant, pas qu’il s’agisse d’un échec éclatant, je n’ai pas brillé de mille feux en échouant, mais retentissant car j’entends encore le bruit de cette petite humiliation, qui continue de me bercer de sa douce et insupportable musique. 

Tout a commencé il y a 8 jours alors que j’ai tenté de résilier un abonnement internet. Quiconque s’est lancé dans cette aventure sait, sans aucun doute, que le mot “aventure” n’est pas exagéré. 

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J’avais pourtant pris un abonnement sans engagement, mais apparemment le non-engagement, aujourd’hui, c’est plus ce que c’était. 

On ne quitte pas un opérateur comme on le choisit, à la légère, à la va-vite, c’est-à-dire en 15 minutes chrono, le temps de se créer un compte, d’opter pour une formule et de rentrer son RIB dans les espaces dédiés. 

Non, c’est une chose beaucoup plus sérieuse, presque grave, mais surtout complètement paradoxale : désormais moins vous êtes engagé, plus c’est difficile de vous désengager. 

Résilient face à la non-résiliation

Je suis sûre que vous avez déjà été le témoin d'une telle aventure, peut-être même la victime. 

Quand on vit ce genre de choses qui ne mérite aucune pitié, on en vient aux pires extrémités : critique des nouvelles technologies, ironie douteuse à coup d’adjectif, tel “kafkaïen”, sans oublier le rire nerveux voire les cris en réalisant qu’aujourd’hui, c’est plus facile d’être résilient que de résilier un abonnement. Bref, en très peu de temps, vous devenez ce vieux con que vous détestez... 

Il faut dire que pour rompre un abonnement, pardon un non-engagement, il ne suffit pas d’aller sur un site et de remplir un formulaire. Il faut d’abord aller sur le site, ne pas trouver le formulaire, appeler un service client qui ne répond pas, revenir sur le site, ne rien trouver encore, revenir vers le service client qui, là magie, répond, pour vous dire qu’il ne fallait pas faire comme ça, mais trouver le formulaire. 

Formulaire qui, évidemment, ne marque pas la fin du processus de résiliation. Ce serait trop simple : en fait, résilier un non-engagement, c’est faire l’épreuve sans cesse renouvelée de la négation et de l'échec. Vous n’avez pas voulu vous engager, vous ne pourrez donc pas vous désengager. Vous ne pourrez pas tout avoir dans le non-avoir. 

"L'abstention est un choix"

On a l’impression de vivre une situation paradoxale, mais ce n’est pas paradoxal, c’est de la logique pure. Car comment arrêter une chose pas commencée ? Comment se désengager d’une chose dans laquelle vous ne vous êtes jamais engagée ? 

C’est l’évidence même. Je dirais même que c’est la preuve que ce qui caractérise ce qu’on pourrait appeler grossièrement l’administration (enfin tout ce qui implique papiers, signature et argent) n’est pas tant l’absurde que le rappel de cette évidence, qu’on a pourtant tendance à oublier : 

“Un homme n’existe pas à la manière de l’arbre ou du caillou. Il est engagé, l’abstention est un choix”. 

Évidence énoncée par Jean-Paul Sartre dans ses Situations, volume II (petit cadeau pour tous les commentateurs du 2nd tour des Régionales dimanche). 

Même quand vous ne voulez pas vous engager, vous vous engagez quand même. Mais pas dans la voie de l’engagement, mais dans celle du non-engagement. Et alors que vous aviez compris sans comprendre cette pirouette philosophique, à savoir qu’un non-choix reste malgré tout un choix, à savoir que ne pas choisir, c’est quand même choisir, vous le comprenez concrètement. 

C’est ainsi que tout s’éclaire, enfin que le problème s'éclaire : même la négation d’une négation (le rejet d’une résiliation), même l’échec, vous allez devoir faire avec. A moins que vous décidiez de nier la négation de la négation… à vous de voir. Ou pas. 

L'équipe

Géraldine Mosna-Savoye
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