Ménage, ménage
Ménage, ménage ©Getty -  Peter Dazeley
Ménage, ménage ©Getty - Peter Dazeley
Ménage, ménage ©Getty - Peter Dazeley
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Pourquoi regarder des programmes TV nous expliquant comment ranger ? D'où vient cette manie de l'ordre ?

Ce week-end, je n’ai pas trié, organisé ou rangé. Au contraire, je me suis mise devant la télé, et j’ai eu la chance de découvrir un nouveau programme sur Netflix : Chaque chose à sa place. Je n’ai donc pas rangé, ni trié, ni organisé : j’ai regardé des personnes le faire sur mon écran. 

Bizarrement, ce type de programme sur le ménage connaît un certain succès : après Marie Kondo et sa méthode révolutionnaire (et très rentable) de rangement, voici donc Cléa et Joanna, organisatrices d’intérieur (oui oui, organisatrices d’intérieur) qui prodiguent leurs conseils à des stars pour ranger leur dressing malgré leur dimension démente.

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Au-delà du paradoxe qui consiste à comater devant son écran et donc à ne rien faire chez soi pour regarder les autres s’agiter chez eux, je me suis demandée : pourquoi un tel engouement pour l’organisation, le rangement et le tri ? D’où vient donc cette folie pour l’ordre ? 

Chaque chose à sa place 

On est vraiment tenté de se demander pourquoi. Pourquoi regarder d’autres personnes que soi dans leur chez-soi, trier leurs culottes et leurs souvenirs ? pourquoi un tel attrait pour ce qui relève de la tâche ménagère, répétitive et connue, a priori, de pas mal de monde ? mais surtout, pourquoi cette célébration de l’ordre, qui consiste, par définition, à penser et à acter que “chaque chose à sa place” (c’est bien le nom de ce nouveau programme) ? 

A toutes ces questions, on pourrait répondre, surtout post-confinement, qu’on n’est jamais mieux loti que chez soi-même, qu’entre l’espace intérieur et l’intériorité, il n’y a qu’un pas, ou plus politique, on pourrait y voir le symptôme d’une époque réactionnaire où il s’agit de rétablir un ordre social présumé du monde ou le symptôme d’une époque capitaliste où l’accumulation ne va pas sans organisation. 

Mais il restera pourtant ce paradoxe : pourquoi cet attachement maniaque (on parle d’ailleurs d’une personne maniaque quand elle range tout le temps), et donc cette manie, c’est-à-dire étymologiquement cette folie, pour l’ordre ? pourquoi cette idée qu’il y aurait, de fait, un bon usage des choses, ordonné, cadré, comme commandé par les choses elles-mêmes, plutôt que par nous-mêmes ? 

Ranger ses désirs plutôt que l'ordre du monde

Le monde a en fait toujours été maniaque, et contre toute attente, je crois que ce genre de programme relève moins de l’air du temps (qui serait individualiste, consumériste et aliéné, même si c’est peut-être le cas) que de la métaphysique. 

Bien avant Socrate, les philosophes postulaient déjà que le réel était ordonné par lui-même, de lui-même, que le cosmos, c’est-à-dire le bon ordre de l’univers, n’était que la fin, que la Marie Kondo, du chaos originel, et Platon de déclarer que le cours du monde n’est ainsi fait que… “d’amour de l’ordre” entre les Dieux, la terre et le ciel… 

Mais on pourrait se demander d’où vient cet amour de l’ordre, et pourquoi pour tel ordre et pas un autre ? et pourquoi cet ordre peut-il me paraître désordonné, et le désordre être une forme d’ordre, et d’organisation, pour moi ? Le problème est ici, dans cet ordre dont l’ordonnancement n’a rien parfois d’ordonné, de raisonnable, de clair. 

Descartes avait résolu le problème en nous encourageant à changer nos désirs (et je dirais même ranger nos désirs) plutôt que l’ordre du monde : était-ce une manière de nous exhorter, bien avant Netflix, à se décider à ranger sa cuisine plutôt qu’à y dormir ?