Clair-obscur pour une piqûre
Clair-obscur pour une piqûre
Clair-obscur pour une piqûre ©Getty -  Haris Mulaosmanovic / EyeEm
Clair-obscur pour une piqûre ©Getty - Haris Mulaosmanovic / EyeEm
Clair-obscur pour une piqûre ©Getty - Haris Mulaosmanovic / EyeEm
Publicité
Résumé

Pourquoi toutes images de piqûres qui ne montrent rien ?

En savoir plus

Partout, à la télévision, sur Internet, dans la presse, il y en a partout : des photos de seringues, des images d’injection, des vidéos de vaccination qui tournent en boucle.
Il y a peu de choses qui me dégoûtent autant que les piqûres. Chacun ses dégoûts. Moi, ce n’est pas la foule ni le sang, mais les piqûres. 

Mais au-delà de mon dégoût, pourquoi faire des photos de ça ? pourquoi nous montrer ça ?  Oui, d’accord, il y a l’actualité du vaccin, oui, d’accord aussi, il nous faut des preuves, des signes, du spectacle.
Mais pourquoi autant d’images pour ne dire qu’une seule et même chose ? Pourquoi autant d’angles pour un sujet qui reste tout le temps le même ? 

Publicité

Pourquoi des zooms sur un bout de peau pincé pour prouver l’optimisation de l’injection ?
Pourquoi des reportages sur des vaccins qui se passent toujours de la même manière ?
Pourquoi des plans larges pour bien visualiser l’état du vacciné, qui comme tout vacciné, est assis sur une chaise et ne montre aucun signe de douleur ou de plaisir ?
Pourquoi ? 

Fascinante piqûre

J’en viens à me dire qu’il y a plus que l’actualité covid, qu’il y a plus, aussi, qu’un manque d’imagination pour se figurer une vaccination. En fait, je crois qu’il y a tout simplement là une fascination pour la piqûre. 

De la seringue qu’on remplit à l’épaule qu’on pique, de la seringue qu’on fait gicler à l’épaule endolorie, rien ne semble devoir échapper à notre œil. Comme si rien ne devait nous échapper de cette blessure légère qui modifie pourtant entièrement un organisme, de cette injection qui ne laisse pourtant rien deviner de sa composition, de sa dose ou de sa puissance. 

Mais ce qui est fascinant avec toute l’imagerie actuelle de la vaccination, c’est que tout cela nous échappe, et que d’une piqûre, on ne peut jamais rien montrer.
On aura beau multiplier les points de vue, les cadres, les sujets, les formats ou les Mauricette, on aura beau fouiller de toute part l’intrusion de l’aiguille dans l’épiderme, capter au millimètre le geste du soignant, scruter les réactions physiologiques : quelque chose échappera toujours des effets primaires ou secondaires, de la portée d’une simple piqûre. 

Le contraire de la profondeur

Certes, il faut bien fournir du contenu iconographique, laisser des traces, témoigner, mais le paradoxe de ces spectacles vaccinatoires (je ne sais pas si le mot existe) n’en est pas moins là : ils restent en surface d’un phénomène qui consiste pourtant à franchir le mur de nos peaux pour toucher, protéger, se répandre dans nos corps en profondeur. 

Dans ses Mythologies, Roland Barthes ironisait lui aussi sur ces publicités de lessive qui “ont su masquer la fonction abrasive du détergent sous l’image délicieuse d’une substance profonde”. Et il précisait : 

“Dire que la lessive Omo nettoie en profondeur, c’est supposer que le linge est profond, ce qu’on n’avait jamais pensé, et ce qui est incontestablement le magnifier”. 

Avec toutes ces images de vaccination, on a tragiquement tout le contraire ! Elles ne restituent jamais la profondeur de l’injection sous-cutanée, elles ne magnifient jamais la piqûre qui pourtant s’introduit en nous, sa puissance incorporée, sa percée intra-musculaire.
C’est bien le problème : ces images de vaccin échouent précisément à rendre visible l’invisible pouvoir du liquide inoculé. Et elles ne sont que les preuves multipliées de cet échec. 

Quel drame quand même : combien de temps encore à passer avec des vaccinations qui ne sont que des images ? 

Références

L'équipe