Plaisir d'offrir mais pas joie de recevoir
Plaisir d'offrir mais pas joie de recevoir
Plaisir d'offrir mais pas joie de recevoir ©Getty -  Paula Daniëlse
Plaisir d'offrir mais pas joie de recevoir ©Getty - Paula Daniëlse
Plaisir d'offrir mais pas joie de recevoir ©Getty - Paula Daniëlse
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Résumé

Pourquoi, quand on reçoit un compliment, peut-on le trouver toujours un peu suspect ?

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Ca fait toujours plaisir, un petit compliment. Comme ça, gratuit, pas flatteur. Dans cette époque que l’on dit violente, où l’on est à bout, où le covid nous met sur les dents, quoi de mieux que de s’envoyer des fleurs ? Et d’en recevoir ? Alors, quand j’ai reçu ce message me disant “très bien ce que tu as fait aujourd’hui”, j’ai forcément été contente. 

Dans ma tête, tout s’est bousculé : “alors ça, ça me fait plaisir, qu’est-ce que c’est sympa de lire ça, etc.” jusqu’à cette remarque tout autant intérieure : “attends mais pourquoi “aujourd’hui”” ? Pourquoi c’est très bien aujourd’hui, seulement aujourd’hui, d’habitude, c’est nul ?” 

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Le problème du compliment, c’est donc, comme vous l’avez compris, qu’il est rarement bien compris. Sûrement parce qu’il est assez rare d’ailleurs. Même si on se dit, “mais prends-le tel quel, c’est juste sympa (“juste” sympa)”, on ne pourra jamais, ou presque jamais, s’en tenir à ce “juste sympa” de ce seul compliment. Et c’est vrai : pourquoi un compliment maintenant ? Et pas hier ou demain ? Et pourquoi là-dessus ? 

Le trop qui en veut plus

Plus précisément : pourquoi le compliment est-il rarement entendu en tant que tel ? Pourquoi est-il toujours un peu suspect ? Autant plaisant qu’intriguant ? 

Sûrement, déjà, parce que les intentions de son auteur nous semblent toujours un peu floues (sincérité, flatterie, intérêt, amitié…), on aimerait démêler le vrai du faux, en savoir plus : savoir si celui qui dit ça, le pense vraiment ça, et comment il le pense. 

D’où cette 2ème piste qui se joue, pour le coup, du côté du complimenté : au moment où a lieu le compliment, il se produit cette chose frappante : on trouve à la fois que c’est trop (c’est comme si le rêve que l’on avait de nous rencontrait la réalité), et pourtant, on en veut plus. 

En fait, on aimerait qu’on continue à nous en dire plus, et si possible qu’on continue à nous dire du bien. Comme si le compliment ne se contentait pas d’être dit, en une fois, simplement mais demandait à être explicité, déplié, étalé. 

Si vous me dites, par exemple, que mon risotto est le meilleur de toute votre vie, je vais rougir, je serais gênée. Mais au fond, cette gêne ne me gênera pas, car j’aimerais en savoir plus : dis-moi pourquoi c’est le meilleur risotto, que j’en sois sûre, donne-moi les raisons qui vont me faire penser que je suis la meilleure en risotto, et la meilleure tout court à tes yeux… 

Réveiller l'attente

Ce qui est important, c’est ce paradoxe qui se joue en soi à ce moment du compliment : ce n’est pas tant qu’il reste flou sur tous les autres aspects de notre personne non complimentés, sur la véracité et les intentions de son auteur, non, c’est qu’il est une touche qui ne vient pas combler une attente, mais la réveiller et se révéler ainsi insuffisante. 

Le compliment est à la fois trop et pas assez.
Il a beau sonner comme un complément, comme un ajout, qui nous procure un excès de plaisir, il en appelle pourtant à encore plus, à encore plus de complément. Plus de plaisir. Et donc, à toujours plus de compliment.
Et c’est pour ça qu’il est toujours autant insatisfaisant, et qu’il n’est jamais “juste sympa”. 

Comme le dit David Hume à propos de la politesse : 

“Dans ce monde, aucun avantage n’est pur et sans mélange. Et la politesse, naturellement si ornementale, tourne souvent en affectation”. 

Et de la même manière, le compliment, jamais pur et sans mélange, est tout à la fois un cadeau et un problème. Mais pas dans la bouche de celui qui le dit, plutôt dans la tête désormais affectée de celui qui le reçoit, content mais qui ne peut hélas pas vraiment s’en contenter. 

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