Des chiffres et des chiffres
Des chiffres et des chiffres
Des chiffres et des chiffres ©Getty -  photograph by dorisj
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Résumé

Comment atteindre le bonheur tout en allant mal ? Avec des grilles de chiffres.

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Récemment, une amie m’a demandé si ça allait, et si j’avais vu ou lu des trucs que je pourrais lui recommander. Je me suis trouvée un peu bête, parce que depuis deux semaines, je ne suis obnubilée que par une chose : faire des grilles de sudoku. En faire et en faire. Encore et encore.  

Je ne sais pas pourquoi, un matin, ça m’a pris comme ça, je suis passée devant une maison de la presse et j’y suis rentrée. En général, je passe très vite devant le rayon des mots croisés, mêlés, fléchés, et autres sudokus, comme si tout ça, ce n’était pas pour moi. 

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Car il faut le dire, ce rayon qui réussit le tour de force d’être à la fois blanc et colorée, calme et excitant, est vraiment un rayon à part, avec tous ces titres de “jeux”, de mots ou de logique. On a l’impression que c’est un univers en soi dont l’accès semble réservé à une certaine catégorie de la population qui, toutefois, et c’est sa spécificité, ne cible personne en particulier. 

On peut en effet faire des sudoku à n’importe quel âge (enfin pas à deux ans mais pas beaucoup plus tard non plus), dans n’importe quel milieu, à n’importe quel moment de l’année. Même si on associe plutôt, et assez injustement, ce genre d’activités à des personnes âgées, ayant chaussé leurs lunettes et leurs chaussons. 

Est-ce pour se prémunir de la vieillesse et de ses chaussons qu’on n’ose pénétrer dans cet univers ? Je ne sais pas. Quoiqu’il en soit, ce matin-là, j’ai donc décidé de me lancer. 

Réfléchir sans penser

Enfin... pour être tout à fait honnête, c’est une rechute. A 22 ans, j’avais eu la même chose : 6 mois à ne faire que ça. Et rétrospectivement, je peux dire sans honte que ce n’était pas la meilleure période de ma vie. A l’image du rayon des mots croisés : j’avais pénétré dans le monde à part, inquiétant et flou de la grosse déprime. 

Me concentrer sur des grilles de chiffres me permettait, paradoxalement, de continuer à réfléchir sans pour autant penser.
Vous voyez la différence, mon cerveau n’était pas à l’arrêt mais l’esprit n’y était plus. 

Alors, je préfère tout de suite me prémunir des attaques des cruciverbistes et des sudokistes : je ne dis pas qu’ils ne pensent pas. Je dis que, dans mon cas, c’était justement le cas. Je me noyais dans les sudokus, comme dans un pack de bières, mais en plus sûr et sans conséquences. 

Voilà, plus je faisais bouger mes neurones, moins j’étais envahie par mes névroses.
Et mieux valait des suites de chiffres, de 1 à 9, dans tous les sens mais dans un carré, que la suite linéaire de ma vie qui allait forcément me mener à la mort. 

Bonheur et mal-être

Toutefois, en ce moment, c’est moins par angoisse que je me noie dans les grilles que par ennui. Je préfère réfléchir à tout et n’importe quoi, plutôt que de me rendre compte, à chaque heure qui passe, que je ne pense à rien. Vous me direz de l’angoisse à l’ennui, et inversement, il n’y a qu’un pas. Au fond, peu importe...

Quand on fait un bon vieux sudoku, il se passe cette chose fabuleuse : on a la maîtrise totale d’une chose qui n’a aucun intérêt à être maîtrisée, enfin plutôt qui ne demande pas à être maîtrisée. 

De toute façon, qu’on se penche sur elle ou pas, qu’elle soit finie ou pas, ça ne changera rien ni au monde ni à ma vie. Il n’y a pas d’enjeu, juste le simple plaisir de réfléchir sans conséquences, ni gloire ni récompenses, ni honte ni culpabilité. 

C’est la réflexion sans la pensée mais aussi le plaisir sans passions. “Qu’est-ce que le bonheur ? demande Nietzsche, dans l’Antéchrist, et sa réponse : 

“C’est le sentiment que la puissance croît, qu’une résistance est en voie d’être surmontée”. 

Et c’est exactement ce que je ressens quand je débloque une ligne de sudoku, et qu’est-ce que c’est bien. Qu’est-ce que c’est bien de découvrir qu’on peut atteindre le bonheur tout en allant mal, ou du moins, pas très bien. 

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