Envoi
Envoi  ©Getty - Thanit Weerawan
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Si oui, arrêtez. Préférez les envoyer.

Je ne pourrais pas vous dater précisément le moment où j’ai repéré cette chose, j’en ai pourtant un souvenir précis. C’est bizarre, mais c’est comme ça : j’étais dans un bureau, ici à Radio France (quand, impossible à dire), et une personne (qui, impossible à dire aussi), m’a lancé en passant “je ne t’oublie pas, je te mets un mail”. 

Cette personne devait, en effet, me confirmer une information urgente, et par courriel. Mais de là à me mettre l’information par message… j’ai trouvé ça… comment dire, étonnant comme formule, et plus honnêtement, un petit peu disproportionné par rapport à l’information en jeu. Pas besoin de me la mettre en pleine figure, un envoi m’aurait suffit… 

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J’en ai d’ailleurs encore le souvenir… souvenir qui, hélas, n’a rien d’un seul souvenir mais se répète désormais régulièrement dans l’actualité brûlante de ce qu’on appelle le travail. Car oui, et c’est pourquoi je vous en parle ce matin, on ne dit plus “j’envoie un mail” mais “je te mets un mail”… 

Mais que s’est-il donc passé pour qu’on mérite non plus de recevoir des mails tels des cadeaux tombées du ciel mais pour qu’on nous en mette plein la boîte ? 

Du latin "mittere"

Dans ce genre de situation, c'est vers l'étymologie qu'on se tourne. Figurez-vous que le verbe “mettre” vient du latin “mittere” qui signifie justement “envoyer”. Quand vous dites “je te mets un mail”, vous ne faites donc pas, a priori, de contre-sens, vous revenez même au 1er sens du mot et avec un petit clin d'œil inconscient au latin, ce qui doit bien faire son effet aux latinistes pratiquants. 

Je ne m’arrête donc pas sur l’usage correct ou pas de cette formule, mais plutôt sur ce qu’elle évoque : pourquoi, malgré tout, on n’envoie plus, mais on met ? Pourquoi on ne se contente pas de transmettre, de jeter ou même de balancer un mot, de loin, pourquoi on tient désormais à le mettre directement, frontalement, brutalement ? 

A la date du 9 septembre 1977, dans son texte Carte postale, Jacques Derrida pose précisément tout le paradoxe de la lettre qu’on envoie : 

“Ceci sera ma dernière lettre, je veux dire avant que tu ne sois là. Est-ce que je t'écris pour te rapprocher ou pour t'éloigner ? pour trouver la meilleure distance”... 

La lettre qu’on envoie a besoin de la distance entre deux personnes précisément pour tenter de l’abolir, mais le mot qu’on met, lui, ne tente même pas de l’abolir, il la nie. La distance n’existe pas dans un monde où on met des mots. 

"Lu"

C'est tout le paradoxe des mots qu’on met : on se les met parce qu’on n’a plus besoin de les envoyer. Pensez-y, tous les mots qu’on vous a mis, ce sont tous ceux qu’on aurait pu vous dire directement, en vrai ou au téléphone, en tout cas de vive voix. 

Car le mot qu’on met n’a rien à faire avec la distance, telle la lettre qui s’envoie et qui joue sur cette ambiguïté de l’éloignement, il a à faire avec l’accusé de réception. On met un mot, on l’écrit noir sur blanc, car on veut s’assurer que notre destinataire l’a bien reçu, qu’il l’a bien lu et entendu, que le message est passé. 

Accuser réception est même désormais facilité : il suffit de cliquer sur un onglet dédié, voire même de ne pas bouger, le message dévoilé prenant immédiatement la couleur du “message lu”. En fait, c’est tout le problème, on met des mails car on vit dans la terreur de ne pas être reçu. 

On ne veut pas écrire, garder contact, entretenir une relation, faite de doute et d'incertitude, on veut donner une information. Il n’y a rien qui subsiste d’un toi et d’un moi, s’écrivant pour combler la distance, il n’y a qu’un message, une bouche et une oreille. Au moins, c’est clair, entre ceux qui nous envoient des mots et celui qui nous en mettent, la distinction est nette.