Prêt au non décollage ©Getty -  anilakkus
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Résumé

Peut-on être indifférent et même fatigué par le spectacle des voyages spatiaux (et de Thomas Pesquet) ?

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Si quelqu’un était passé à côté, je le rappelle : Thomas Pesquet, astronaute français, décolle tout à l’heure à 11h49. Direction l’ISS, la station spatiale internationale.
J’avais bien compris qu’il se tramait quelque chose puisqu’on nous en parle depuis des jours, si ce n’est des semaines. 

Et c’est vrai qu’en ces temps moroses, de confinement, parler d’autre chose que du covid et de télétravail, s’envoler vers un autre horizon, ça fait rêver. Bon, de toute façon, ça a toujours fait rêver.
On est toujours un peu ému quand on voit un tel décollage, toujours émerveillé quand on imagine ce que ça doit être de voir la Terre de loin et de vivre ainsi dans l’espace. 

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En témoigne d’ailleurs le succès des clichés de Thomas Pesquet lors de son vol précédent… Thomas Pesquet nous montre les océans, Thomas Pesquet nous montre des forêts, Thomas Pesquet nous montre sa station spatiale, Thomas Pesquet nous montre ses repas. On aura tout vu. Même ses toilettes si je me souviens bien. 

Difficile de ne pas être impressionné, surtout quand on passe 90% de son temps au même endroit à faire les mêmes choses.
Et pourtant, je me demande : peut-on être indifférent à ce spectacle ? Et même un peu fatigué à force de s’entendre dire que c’est spectaculaire ? 

Voir autre chose

Il n’y a aucun doute là-dessus : cet événement est incroyable. Vivre dans l’espace, y mener des expériences scientifiques, voir ainsi la Terre. Je ne nie pas du tout la dimension à la fois dingue et nécessaire de tout ça. 

Mais voila, ça ne me fait pas grand-chose. Au bout de deux photos d’étoiles et trois-quatre vues de la Terre, je me dis que j’ai compris. En fait, je sais bien que je n’ai rien compris puisque je n’ai pas cherché à comprendre les expériences qu’ils y mènent. 

Mais ce que j’ai compris, c’est que le spectacle s’arrête là pour moi et que je bute sur ce sentiment : je ne ressens pas ce besoin de voir “autre chose” pour voir autrement, je ne suis pas convaincue qu’il faille sortir de la Terre, le temps d’un spectacle, pour élargir son horizon. 

Vous me direz : problème de curiosité, problème de logique, car, c’est évident, pour apprendre, savoir, penser, il faut sortir, aller sur le terrain, voir autre chose. Mais est-ce vraiment sûr ? Et si, paradoxalement, lever les yeux au-delà de la Terre n’élargissait rien du tout ? 

Prison terrestre

Et si lever les yeux au-delà de la Terre n’élargissait rien, mais même pire, nous rétrécissait ? Nous empêchait de voir en nous et autour de nous, et de nous demander pourquoi on veut tant regarder ailleurs ? 

C’est comme s’il suffisait de voir des clichés de l’espace pour avoir l’impression qu’on fait quelque chose de grand, de bien, de beau, pour les yeux et l’esprit, et donc de forcément inquestionnable. Après “c’était mieux avant”, on a “c’est mieux ailleurs”. 

En 1958, dans le prologue de la Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt revient sur le lancement d’un satellite artificiel : 

“la réaction immédiate, ce fut alors le soulagement de voir accompli le premier “pas vers l’évasion des hommes hors de la prison terrestre””. 

Et Arendt de s’inquiéter de ce lieu commun (c’est elle qui le dit) selon lequel “l’Humanité ne sera pas toujours rivée à la Terre”. 

Contrairement à Arendt, je ne suis pas inquiète, je ne pense pas que ce monde de l’artifice et de la conquête nous coupe de l’habitat vivant terrestre, mais je crois que le problème est plutôt là : pourquoi être rivé à un seul endroit nous est-il si insupportable que ça ?