Mon expérience philosophique du live stream

Je rigolais moins face à mon écran
Je rigolais moins face à mon écran ©Getty - United Archives / Contributeur
Je rigolais moins face à mon écran ©Getty - United Archives / Contributeur
Je rigolais moins face à mon écran ©Getty - United Archives / Contributeur
Publicité

J'ai envisagé d'assister à un concert virtuel pour essayer de retrouver le monde...

J’ai envisagé d'assister à un concert virtuel. Après tout, il faut vivre avec son temps et vu l’offre culturelle actuelle, je me suis dit “tiens, pourquoi pas…”.
J’avais vu que ce genre d’initiatives se multipliaient, qu’il ne s’agissait pas de regarder un programme en replay, mais d’assister à un concert unique, payant, avec plein d’autres personnes, sauf qu'il n'y a personne. 

Je me suis dit que ce qui était bien avec un concert virtuel, c’est qu’il n’y avait pas d’attente, pas besoin de faire la queue pour entrer, pour s’installer, pour aller aux toilettes ou pour acheter à boire. Et puis, bien sûr, liberté totale de s’habiller ou pas pour l’occasion, d’allumer les lumières, de stopper le spectacle en plein milieu.
A priori, donc, un concert sans les inconvénients, de représentation, de déplacements ou de foule. 

Publicité

Autrement dit, une mondanité sans les mondanités. Quel génie… ou quelle bizarrerie : car que reste-t-il du monde quand il n’y en a pas ? 

Saisir le monde... sans monde

Il faut le dire : c’est un peu la question que tout le monde se pose en 2020. Et que les philosophes, eux, se posent depuis des siècles.
Qu’est-ce que le monde ? Est-ce que c’est l’univers ? ou des personnes rassemblées ? Est-ce que c’est une réalité ou une idée ?
Mais c’est toute la question : comment saisir ce monde, et ma place dans ce monde, sans monde, c’est-à-dire sans voir du monde, sans voir le monde ? 

Alors que j’étais sur le site Sortiràparis.com, en train de dérouler les offres de “live stream” à venir, j’ai imaginé ce que serait ma soirée virtuelle : lumières baissées, habillée pour l’occasion, excitation maximum en 4K, bières sur la table, système son bien installé. Je me voyais déjà vibrer, et puis, tout à coup, rupture dans ma tête : les lumières se rallument, la musique s’arrête, et je me suis vue : au milieu de mon salon, un peu ivre, zéro ambiance, grosse solitude. 

J’avais beau penser au monde, à toutes ces personnes réunies par ce même concert au même moment à travers la planète, aidée, c'est vrai, par les cris de fans ajoutés dans la vidéo streamée, j’étais terriblement seule.
J’avais déjà expérimenté le fait de me sentir seule dans une foule, mais me sentir toute seule tout en m’imaginant, pourtant, être avec du monde, je n’avais jamais atteint un tel paradoxe. 

Epaisseur et platitude

Pour m'en sortir, j’ai tapé “monde” sur Google. Mais bon… beaucoup de citations un peu nulles, d’images un peu fades, des gens souriants et pas mal de globes terrestres.
Et puis, je me suis souvenue de cette idée de “chair du monde”, du philosophe Maurice Merleau-Ponty. Voici ce qu’il en dit au début de son livre Le visible et l’invisible (1964) : 

“Ce qui fait le poids, l'épaisseur, la chair de chaque couleur, de chaque son, de chaque texture tactile, du présent et du monde, c'est que celui qui les saisit se sent émerger d'eux par une sorte d'enroulement ou de redoublement”. 

Mais comment faire quand on ne se sent plus vraiment émerger de quoi ou de qui que ce soit, pas de corps, pas de reliefs, pas d'enroulement ? Quand l’épaisseur du monde vous semble plate ?
C’est bien le problème : que peut-il bien rester de la chair du monde quand il est désincarné ?  

La bonne nouvelle, toutefois, c’est que Merleau-Ponty, comme vous l’avez peut-être remarqué, ne parle pas tant des êtres qui peuplent l’univers que des choses, de sons, de couleurs, ou de textures... 

Ce soir, j’ai donc décidé d’être moins ambitieuse à vouloir saisir tout le monde : je resterai juste allongée sur mon canapé, à tenter d’émerger de mon petit bout de tissu texturé et d’en faire émerger un petit bout de monde.