Rayures roses
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Rayures roses ©Getty - jayk7
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Résumé

Les lignes roses des autotest ont envahi le quotidien et nos imaginaires.

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Pas de papa, pas de maman dans mes rêves, pas de scènes toute nue au milieu d’une assemblée médusée, pas de saut dans le vide, ni de monstres, rien de tout ça dans ma tête, juste des lignes roses.

Les séances de psy doivent être vraiment prévisibles depuis l’arrivée des autotests, et leur apparition angoissante de lignes roses, une ou deux, sonnant tel le glas de l’abattement ou de la libération (certes momentanée).

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Qui l’aurait cru, après la ligne rouge ou la ligne jaune (de stationnement), après la ligne 13 ou celle à sniffer, voici donc la ligne rose, qu’on s’échange par photos, messages ou réseaux, guettée chronomètre à l’appui et boule au ventre, hantant l’imagerie psychique et quotidienne.

La mode 2021-2022, en somme. Une sorte de pass redoublé que l’on brandit au cas où, un diplôme que l’on se félicite d’avoir obtenu d’un simple coup d’écouvillon. D’une certaine manière, on n’aura jamais autant regardé, contemplé, espéré, traqué les lignes. Faisant résider, dans ce simple trait sans ampleur, l’ampleur de notre avenir proche.

Suivre la ligne

Ce qu’on peut d’emblée noter avec la ligne, c’est qu’elle ne déroge jamais à elle-même. La ligne, c’est la ligne : on en a une, on la suit, on la garde. Et à moins de lire entre les lignes ou de les faire bouger : la ligne est ce trait sans largeur ni profondeur… se devant d’être une, simple et claire, au risque d’être brouillée ou franchie.

En cela, la ligne, toujours en 1ère ligne, a quelque chose de tragique : sa dimension linéaire et implacable (tel la ligne du temps, sauf si vous pensez que le temps est cyclique) fait qu’on n’y échappe pas. C’est sa force d’ailleurs : qu’on tente de la tordre ou qu’on y colle, nul n’est censé ignorer la ligne.

Droite ou courbe, elle ne trace pas seulement la voie, elle évalue, elle exclut, elle discrimine. Et là, c’est à Platon qu’on pense dans la République, avec son analogie de la ligne :

Prends donc une ligne coupée en deux segments inégaux, l’un représentant le genre visible, l’autre le genre intelligible, et coupe de nouveau chaque segment suivant la même proportion, tu auras alors…

Et tu auras alors, dit Platon (je résume) : le classement des connaissances, de la moins fiable à la plus claire (soit opinion, croyance, connaissance, pour le dire vite). Autrement dit, et c’est frappant ici : le paradoxe de la ligne n’est pas seulement que sa non-profondeur imprègne nos vies pourtant profondes, mais qu’elle soit à la fois le signe de la continuité et de la hiérarchie stricte.

Pervers ou hors-la-loi

Mais, une fois qu’on a dit ça, que la ligne est plate mais qu’elle informe nos existences, qu’elle est infinie tout en marquant des limites et des ruptures… qu’on s’est agacé, énervé, tout en admettant, que bon ben oui, tout ne tient qu’à une ligne, bête et pas méchante, où est le problème ?

Ah ben voilà, aucun. La ligne ne pose aucun problème. C’est d’ailleurs le problème : on ne bataille jamais avec une ligne, on ne peut rien lui dire. C’est l’incarnation de la règle, qui nous tombe dessus, qui se rappelle à nous et de laquelle on s’accommode.

Certes, on peut la transgresser, la contourner, mais c’est encore par rapport à elle que vous agirez, et vous serez au pire un pervers, au pire un hors-la-loi (car il n’y a jamais de "au mieux" suivant le trait d’une ligne).

Et une ligne en remplacera une autre, une limite une autre limite, etc, etc. C’est même bizarre qu’il ait fallu l’arrivée des autotests et de leurs petites lignes roses pour qu’on se figure aussi bien l’importance des lignes à suivre dans nos vies, et à quel point le Covid n’a rien déréglé mais bien révélé la règle.

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