Parc des Cévennes
Parc des Cévennes ©Getty -  Yann Guichaoua-Photos
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Le week-end de l'Ascension a été rythmé par la traque du tueur présumé des Cévennes, qui n'est ni plus ni moins qu'un fait divers.

Si, comme moi, vous avez régulièrement regardé, écouté ou ouvert, des chaînes ou des sites d’informations, durant ce long week-end d’Ascension, vous avez pu constater qu’un sujet était presque autant traité, voire plus traité que les affrontements entre Israël et la Palestine : “le double meurtre des Cévennes”. 

Combien de temps ai-je passé de jeudi à dimanche à avaler du contenu sur Valentin Marcone, l’auteur présumé des meurtres de son patron et d’un employé de la scierie où il travaillait…? Difficile de quantifier… tant j’ai tout entendu, ou presque sur le sujet. 

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Du passage à l’acte à ses mots quand il s’est rendu, en passant par sa cavale, ses possibles tendances paranoïaques, ses relations avec ses voisins, le message aimant de son père, son goût pour les armes, le fait qu’il allait au travail avec un gilet par balles depuis 3 ans, même sa cachette dans un trou à sangliers, sans oublier bien sûr les péripéties de sa traque, son profil criminologique et les débats sur la violence en France…

Je pourrais ainsi, je crois, passer les prochaines minutes à vous restituer tous les détails et les non-détails, d’ailleurs, de cette affaire qui reste en fait un simple fait divers, ce qu’on a projeté sur elle, ce qu’on en a tiré. Mais non. 

Temps employé à dire autre chose

Peut-être pourrais-je vous proposer une théorie sur le fait divers, comme surgissement de la folie dans le quotidien, comme récit en temps réel, ou comme c’est fait tout le temps à ce propos, vous citer le sociologue Pierre Bourdieu, qui le critique dans son essai sur La télévision

Mais encore une fois : non. Car c’est vous qui allez le faire : 

“Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquences et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé à dire autre chose.” 

Et comme Bourdieu avait, pour sa part, le goût des jeux de mots, il ajoutait, je cite, que : “les faits divers, ce sont des faits qui font diversion”... 

C’est une bonne sortie, mais un peu bizarre : car pourquoi penser qu’on pourrait forcément dire autre chose que ça, et alors quoi de forcément plus conséquent ? pourquoi présupposer qu’un fait divers, autrement dit qu’un fait anodin, qu’un fait qui n’a pour seule légitimité que le fait d’avoir eu lieu, n’ait pas de valeur en lui-même (si ce n’est celle de détourner d’un autre sujet) ? 

Diversion et diversification

D'accord, mais c’est justement tout le paradoxe : non pas qu’on donne une place démesurée à un fait divers, qui ne serait rien, mais qu’on puisse affirmer qu’un fait n’est rien, sans conséquence, alors même qu’il a la puissance de faire diversion.
Et je dirais même, car moi aussi je suis très jeu de mots : alors même qu’il a la puissance de diversifier.  

Mais oui, si Pierre Bourdieu avait été devant sa télé ce week-end, il aurait vu à quel point le fait divers des Cévennes n’a pas tant fait diversion qu’il n’a diversifié, par sa seule existence, tous ces sujets qu’on ressasse dans l’actualité. 

Violence, rôle des forces armées, climat de travail, jeunesse abandonnée, armes à feu… il a permis de démultiplier, de faire résonner à outrance ces petites musiques entêtantes de l’époque. 

Et c’est, je crois, le problème qui touche le fait divers : on le disqualifie ou qu’on le surqualifie façon enquête policière ou sociétale, on passe souvent à côté… 

Mais pourquoi ne pas plutôt employer notre temps non pas à dire autre chose, comme semblait le vouloir Bourdieu, mais à essayer, au contraire, de ne dire que ça, que la chose même de ces faits divers, à essayer de saisir leur essence, pas actuelle ni intemporelle, pas non plus anecdotique, mais plutôt anodine, inactuelle, terriblement banale ?