France Culture
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Nos décisions économiques sont pour la plupart faussées par des biais irrationnels qui nous poussent, le plus souvent, à faire de mauvais choix et à nous laisser abuser. Or, ces biais pourraient être non pas culturels mais biologiques, et remonter à nos ancêtres primates.
En ce jour de vote solennel de la loi MACRON… en ce qui concerne l'économie, vous vous en doutiez certainement, nous ne sommes pas vous, moi, même Brice qui compare les prix des paquets de yaourt au supermarché avec sa calculatrice : personne n'a de relation rationnelle. C'est un phénomène bien connu, qui a même valu un prix Nobel en 2002 à Daniel KAHNEMAN et Amos TVERSKY pour leurs travaux en finance comportementale, et sur les biais affectifs et cognitifs qui président à nos prises de décisions en matière économique.

chimpanzé
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- Tambako the jaguar

Bon, ça a l'air un poil complexe dit comme ça, je vais vous donner quelques exemples. Des biais cognitifs qui nous poussent à des comportements économiques irrationnels, il y en a des tonnes. Je vais prendre un exemple qui va vous parler, Marc...

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Prenez cette paire de baskets blanches que vous appréciez tant porter, et qui s'est toujours correctement écoulée depuis sa mise sur le marché dans les années 60, à un tarif évoluant doucement avec l'inflation. Bien. Elles ne vous avaient jamais manqué, ces baskets. Jusqu'à ce que leur constructeur organise une pénurie, en les retirant du marché. D'un seul coup, en organisant leur rareté, leur valeur affective augmente. Et lorsque le constructeur se décide à les remettre sur le marché, il peut les remettre à un prix nettement plus élevé. Peu importe, vous les achèterez quand même. C'est un effet de rareté classique.

Des biais de ce type il y en a des dizaines et des dizaines : le biais de statu-quo qui consiste à nous faire penser que la nouveauté apporte plus de risques que d'avantages et nous pousse à résister au changement – pensez à votre marque de téléphone portable ou à votre opérateur d'électricité par exemple... le biais de conformisme qui vous pousse à situation égale à réagir de la même façon que quelqu'un que vous estimez, plutôt que de réévaluer la situation, sans parler des biais moraux qui vous font réagir en fonction des normes sociales du milieu dans lequel vous évoluez.

Bref, rien de plus irrationnel qu'un être humain en situation de prendre une décision économique, ce que, vous vous en doutez, tous les acteurs qui cherchent à nous faire acheter ont bien entendu intégré de longue date.

Reste donc à savoir d'où nous vient cette irrationalité, au sens où, au lieu de prendre la décision égoïste qui serait la plus avantageuse pour nous, nous nous laissons abuser par une myriade de facteurs environnementaux, sociaux et moraux qui biaisent cette décision.

Et s'il ne s'agissait pas juste d'une déformation culturelle ? Si ces biais cognitifs et émotionnels nous étaient communs avec nos cousins les primates et remontaient donc bien plus loin, à nos lointains ancêtres qui marchaient encore avec les mains au sol ?

C'est cette hypothèse qu'ont voulue tester des chercheurs américains, en faisant le test suivant sur des chimpanzés et des bonobos : en présentant un fruit aux singes, selon ce qu’on appelle des effets de cadrage différents. Un effet de gain : une fois sur deux, en choisissant le fruit, le singe en gagnait un deuxième. Et un effet de perte : une fois sur deux, lorsqu'on lui propose deux fruits, le singe n'en a au final qu'un seul.

C’est un effet de cadrage en ce sens où le résultat des deux propositions est le même : une fois sur deux, le singe obtient deux fruits au lieu d'un. Mais c’est la présentation qui est différente : l’une est un « gain » et l'autre une « perte ». Avec, j'insiste, le même résultat au final, à 50/50, deux fruits au lieu d’un.

Eh bien on retrouve chez les singes le même biais d'aversion à la perte que chez l'être humain. Les singes préférent l'option cadrée positivement, avec la possibilité de gagner un 2ème fruit, plutôt que d'en perdre un. Observation qui, selon ces chercheurs, ferait remonter ces biais cognitifs et affectifs à nos ancêtre communs, il y a plus de 6 millions d'années... voire au-delà. Ce qui signifierait, selon eux, que ces biais font non seulement partie de notre condition biologique, mais qu'ils ont sans doute été déterminés par une logique évolutive en imposant la primauté des émotions sur la réflexion.

Par exemple, pour conclure, les chercheurs ont constaté que les chimpanzés mâles étaient beaucoup plus sensibles aux effets de cadrage que les femelles, dans une population qui n'est pas intellectuellement soumise aux normes du genre ; les scientifiques en concluent qu'il faut donc pousser ces tests cognitifs sur des populations non-humaines... moi je dirais, mesdames, que vous avez enfin une énorme carte à jouer pour mettre un bon coup de pied aux fesses de nos stéréotypes de genre, et pousser votre avantage pour le prochain renouvellement de la voiture.

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Nicolas Martin
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