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Les mouches ont-elles des émotions ? Une équipe de chercheurs vient de montrer que face à certains stimuli, les réactions des mouches ne peuvent pas s'expliquer par le simple réflexe, mais qu'elles seraient sensibles à une émotion assimilable à de la peur.
"Nos amis les animaux : chapitre 83" Parce que je sais qu'au fond de vous, Marc, sous cette couenne épaisse de carnivore impénitent, je sais qu'à force d'avoir, pour ma part, depuis le mois de septembre, embouti sans relâche vos certitudes les plus profondes, je sais qu'à force de vous avoir parlé de rats de laboratoires qui s'entraident face au danger, à force de vous avoir tiré, difficilement certes, mais tiré tout de même des larmes de crocodiles en vous narrant, matin après matin, le mélodrame de l'ours polaire à la dérive sur son bout de banquise, tout ça à cause du réchauffement climatique, donc en partie à cause de vous, Marc, à cause de votre acharnement à continuer à manger de la viande, ce qui fait tellement de mal à notre chère planète, je sais qu'à force de vous avoir narré la complexité de l'intelligence des corvidés, de l'habileté des lémuriens, de l'érotisme des bonobos... je sais qu'il y a au fond de vous une petite part, certes enfouie, mais bien réelle, d'empathie pour les animaux.

la drosophile a-t-elle la trouille ?
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- Bbski

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Bon. Eh bien c'est pour cela qu'en cette avant dernière chronique avant mon départ pour un repos bien mérité (et non, pas dans une institution spécialisée, ne vous en déplaise)... c'est pour cela donc que ce matin, je voulais pousser mon avantage un cran plus loin. Après vous avoir ému pas plus tard que lundi avec mon histoire de rats de laboratoire qui se sauvent mutuellement de la noyade, ce matin, je vais tenter le tout pour le tout, une sorte de baroud d'honneur de la cause animale.

Ce matin, je vais tenter de vous convaincre que même la plus agaçante, la plus insignifiante des espèces ressent des émotions. La mouche.

Alors entendons-nous bien. Je ne suis pas en train de vous annoncer que la mouche ressent de l'amour, de la haine, du mépris, ou qu'elle a les facettes oculaires tout humides devant la fin de Titanic, bref... je ne vais pas vous mentir en vous disant que la mouche est soumise à l'immense et intense palette des émotions humaines.

Et c'est d'ailleurs tout le problème, lorsqu'il s'agit de qualifier ou de quantifier des émotions chez des animaux : ne pas tomber dans le piège de l'anthropomorphisme. Envisager que les animaux sont à même de ressentir certaines émotions, mais de façon distincte de la façon dont nous les ressentons nous, êtres humains.

On peut tout à fait envisager par exemple que la vache, quand elle arrive à l'abattoir, qui plus est après avoir vécu dans moins d'un mètre carré à manger de la farine pendant à peine 18 mois sans jamais voir la lumière du soleil... on peut donc imaginer qu'à l'odeur du sang, aux cris de ses congénères et à la brutalité de leur traitement, la vache à l’abattoir ressente de la peur. Ou tout du moins, soit soumise à un stress intense que nous, humains, interprétons comme de la peur.

Vous voyez comme il peut être complexe, donc, pour la science, de décrire des émotions dans le règne animal. Imaginez alors ce que c'est quand on complique encore la tâche, et que les chercheurs s'intéressent aux insectes, qui ne sont pas les espèces les plus communicatives de la création, vous en conviendrez.

C'est pour cela qu'une équipe de l'Université de Pasadena a défini une grille d'émotions primitives, permettant d'évaluer la réponse des mouches à certains stimuli. Cette grille se décline en trois points : la persistance, c'est-à-dire le fait qu'une émotion puisse durer dans le temps, même une fois le stimulus passé. L'évolutivité, c'est-à-dire le fait que la réponse émotive soit graduelle, plus ou moins forte, en fonction de l'échelle du danger. Et enfin la généralisation, soit le fait que la même réponse émotionnelle puisse survenir dans différents contextes ou situations.

En examinant des mouches dans une boite, et en utilisant pour stimulus une ombre de la forme d'un prédateur qui survolait, à intervalles plus ou moins réguliers cette boite, les chercheurs se sont rendus compte que la réaction des mouches ne pouvait pas être expliquée par des simples facteurs de réflexes. Mais, qu'à différents niveaux, on pouvait retrouver dans leur comportement chacun des trois aspects de la grille des émotions primitives : persistance, évolutivité et généralisation.

Ce qui pourrait signifier, si on résumait à grands traits, ce qui, comme vous le savez, n'est pas du tout mon genre... on pourrait donc analyser ces résultats de la façon suivante : les mouches ont la trouille. Elles ressentent quelque chose d'équivalent à de la peur. La pétoche, quoi.

Je ne sais pas si savoir cela vous fera hésiter, l'espace d'un instant, la prochaine fois que vous partirez à la chasse d'une mouche importune, si face à ces petites facettes humidifiées par la peur de votre exemplaire du Figaro roulé dans la main, vous marquerez un temps d'arrêt salutaire qui lui permettra de fuir vers des horizons moins menaçants.

Toujours est-il qu'après le rat de laboratoire, après la mouche du fruit... il ne reste presque plus qu'un type d'animal dont il serait bon de savoir, scientifiquement, s'il ressent ou non des émotions. L'animal politique, voyons.

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L'équipe

Nicolas Martin
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