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Les rapports entre Internet et notre psychée sont la plupart du temps envisagés sous l’angle de la pathologisation. En gros, Internet altérerait notre santé mentale. Des études très sérieuses nous disent par exemple que les réseaux sociaux nous rendent dépressifs (les gens ayant tendance à publiciser plus volontiers les événements heureux de leur vie, nous passerions notre temps à comparer notre vie à cette masses d’événements heureux provenant de partout et, forcément, à la trouver pourrie). Le problème, c’est qu’on trouve des études tout aussi sérieuses qui disent exactement l’inverse. Plus généralement, il y a cette tendance à considérer notre relation à Internet et aux technologies comme relevant de conduites addictives : addiction à la connexion, à nous outils (une étude récente, mais je n’ai pas trouvé la référence ce matin, montrait que dans une journée nous étions que très rarement éloigné de plus de deux mètres de notre téléphone portable), addiction des jeunes aux jeux vidéos, pathologie qui depuis quelques années fait l’objet de traitements particuliers. Le problème est que la notion d’addiction numérique est largement remise en cause par toute une partie de la psychologie et de la psychiatrie : elle est beaucoup trop forte pour décrire notre rapport à Internet, nous vivons sans doute une dépendance croissante, mais être dépendant, ce n’est pas la même chose qu’être accro (comme le disait récemment Antonio Casilli, nous sommes dépendant à l’eau courante, ça ne signifie pas que nous sommes addict à l’eau courante), et même dans le cas d’un jeune qui se désocialise pour passer sa journée dans sa chambre jouer en ligne on voit bien que le jeu est plus un symptôme qu’une cause… Bref, la pathologisation de nos usages, tendance pourtant répandue, n’est pas forcément la manière la plus intéressante d’aborder la question.

J’ai été frappé par une autre étude publiée il y a un an et demi aux Etats-Unis. Menée sur un panel d’étudiants américains, elle montrait que l’on pouvait déduire une tendance dépressive à partir de nos pratiques numériques. Pour le dire vite, l’étude a montré qu’une personne considérée au départ de l’expérience comme victime de syndromes dépressifs manifestait des comportements numériques distinctifs : vérification compulsive des mails, visionnage lui aussi compulsif de vidéos, le temps important passé à jouer, à chatter, passage constant d’une application à l’autre, etc. L’étude ne tranche évidemment pas la question de savoir si ce comportement provoque un état dépressif, ou s’il en est le symptôme. Mais son hypothèse centrale est intéressante : « Notre étude suggère que l’usage d’Internet informe sur notre état mental » expliquent les deux chercheurs l’ayant menée, et ils ajoutent : « nous pensons que la manière dont nous utilisons Internet dit quelque chose de nous.» Etonnement, le résultat de cette étude est corroboré par un constat des statisticiens : l’étude d’un historique de navigation d’un individu (historique de navigation, c’est l’ensemble des sites parcouru pendant un temps donné) permet de le distinguer à peu près surement d’un autre individu, il y a très peu de chance que deux individus aient le même historique de navigation. Donc la statistique, en avançant que nos navigations nous distinguent radicalement, suggère aussi que notre usage d’Internet dit quelque chose de nous.

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D’accord, mais quoi ? Je propose donc un exercice. Je vais me taire pendant quelques secondes et chacun d’entre nous va plonger en lui-même pour se souvenir de ses dernières navigations et émettre quelques hypothèses sur ce que ça dit de lui. Je me tais.

{…..}

Juste une chose : ne faites pas semblant de ne pas vous souvenir que vous êtes allés regarder des vidéos cochonnes. Je me tais.

{….}

Bon, cet exercice, il faudra s’y livrer régulièrement. Parce qu’il y a fort à parier que si nous nous prenions en compte, non seulement les sites que nous visitons, mais aussi l’ordre, ce qui nous a fait passer d’un site à l’autre, ce qui nous a fait soudainement ouvrir un nouvel onglet, quelle impulsion nous a menés ici ou là, pourquoi nous nous sommes lancés dans telle rechercher, dans telles conversations, nous aurions un matériel consistant de réflexion sur nous-mêmes. Et cela pourrait nous amener sur des terrains incertains : qu’y a-t-il en moi pour que de temps en temps, j’aille sur les sites les plus immondes, où l’on voit des cadavres, des accidents, des corps déchiquetés ? Qu’est-ce que j’y trouve ? Pourquoi fais-je cela à tel ou tel moment de ma vie ?

Reste un souci, qui peut constituer une opposition théorique à mon hypothèse : jusqu’à maintenant, je n’ai rencontré personne qui rêve d’Internet, personne qui se rêve naviguant sur Internet. Je ne sais pas ce qu’il faut en conclure.