France Culture
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Je vais tenter de mettre en mot une sorte de malaise qui m’étreint chaque fois que j’entends parler de 50 milliards d’économie que notre pays s'engage à faire. Un malaise dont j’ai mis longtemps à comprendre d’où il venait – c’est-à-dire au-delà d’un éventuel désaccord politique. Mais tout à coup, au moment de me présenter devant ce micro, je ne suis plus très sûr de mon hypothèse. Tant pis, pas le choix, je me lance.

Depuis la suppression de l’ancien franc (1960), la manipulation des chiffres en milliards était, en gros, réservée à deux catégories de la population. D’un côté les gens en contact avec de très grosses d’argent (les économistes, les politiques, les financiers, certaines personnes très riches ou travaillent sur de gros flux…). D’un autre côté, les scientifiques. Dans cette catégorie, on trouve les scientifiques qui s’intéressent au très grand ou au très long (les physiciens essentiellement qui calculent des distances énormes ou essaient de remonter très loin dans le temps) et puis ceux qui s’intéressent au très petit (les généticiens qui travaillent sur le génome). En dehors de ces deux catégories, personne ou presque n’avait affaire aux milliards, à peine plus souvent aux millions. Puis vint l’informatique. Avec l’informatique, tout le monde est devenu manipulateur de millions, puis de milliards. Ca s’est fait progressivement, presque insensiblement. D’abord quelques kilooctets, puis des mégaoctets (1 million d’octets), puis des giga (1 milliards d’octets) que nous manipulons avec nos outils numériques. C’est l’effet direct de la numérisation du monde, la transformation d’une part de notre réel - celui qui est médiatisé par l’informatique – en des suites presque infinies de 0 et 1. La numérisation du monde, c’est la transformation du monde en chiffres. Avec cette caractéristique très particulière de l’informatique, qu’il a opéré une sorte de fusion de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. A la fois parce que c’est le même instrument, l’ordinateur, qui nous permet de décoder le génome et de calculer des trajectoires de planètes qui sont à l’autre bout de l’univers, mais aussi parce que l’ordinateur se miniaturise à mesure que sa puissance de calcul augmente (c’est une chose presque folle quand on y pense : plus on le remplit de milliards de bits d’informations, plus sa taille se réduit). De cela, nous ne souvenons pas à chaque fois que nous utilisons un ordinateur, mais nous le savons. Ces chiffres, nous les manipulons : quand nous prenons un abonnement, quand nous achetons une clé USB ou un disque dur externe, quand nous téléchargeons un film, quand on nous parle aussi des serveurs de la NSA qui pourraient stocker des exaoctets (des milliards de milliards d’octets).

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J’en reviens aux 50 milliards d’économie, au malaise que leur continuelle énonciation provoque en moi, et en arrive à mon hypothèse : l’informatique change notre rapport aux grands nombres et, cela affecte notre perception des 50 milliards ? Comment ?

Un nombre comme 50 milliards n’a pas de sens et n’en a jamais eu. Je veux dire qu’au-delà d’une certaine quantité, les nombres n’ont plus vraiment de sens, ne correspondent à rien (même pour ceux qui en décident). En revanche, ce nombre avait un pouvoir et il l’a perdu. Il a perdu le pouvoir d’indiquer sa grandeur et la mesure de l’effort à fournir, et donc de mobiliser autour de l’objectif. Non seulement il ne correspond à rien de figurable, mais il n’est plus mobilisateur. Pour caricaturer, je dirais même qu’il est ridicule : qu’est-ce que 50 milliards d’euros quand à chaque fois que je vide la vidéothèque de mon ordinateur, je vire des dizaines de milliards d’octets, en quelques clics en quelques minutes ?

La question, dès lors, c’est comment faire ? Eh bien, je pense que si les chiffres perdent leur pouvoir mobilisateur, il faut revenir aux mots. Mais pas à des mots creux comme « pacte de responsabilité » ou « pacte de compétitivité », pas des mots qui ne veulent rien dire et qui n’activent rien. Il faut trouver des mots opérants, des mots qui traduisent et agissent. Ca peut paraître étrange ce que je dis mais l’informatique a vite compris qu’il fallait mieux du langage que des chiffres. Dès les années 50, quand sont apparus les premiers ordinateurs et que l’on écrivait des programmes qui n’étaient que des suites des 0 et de 1, des gens - et en particulier une dame du nom de Grace Hopper- se sont dit que ce serait beaucoup plus facile, et plus opérant, d’écrire des programmes dans un langage qui soit proche de la langue naturelle. Ainsi est né le compilateur, c’est-à-dire le programme informatique qui traduit des instructions du type « go to » ou « then » en 0 et 1, et a permis non seulement le développement des langages informatiques multiples et variés , mais aussi de l’informatique moderne.

Si l’informatique le peut, je ne vois pas pourquoi la politique et l’économie ne pourraient pas traduire leurs chiffres en mots. C’est quoi les mots qu’il faut mettre sur 50 milliards d’économie ?