France Culture
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Vous pourrez passer des jours entiers (voire des mois, et même des années) à tenter de répondre à la question : Internet est-il une bonne ou une mauvaise chose pour le rapport entre le médecin et son patient ? On connaît presque par cœur les arguments auxquels recourent les uns et les autres. Les défenseurs d’une thèse optimiste avancent la possibilité pour le patient de s’informer et donc de rééquilibrer une relation longtemps paternaliste, de mieux comprendre ce que lui dit son médecin, de partager son expérience avec d’autres patients, parfois même de se réunir avec ces autres patients pour affronter un problème commun et trouver en commun des solutions. Les défenseurs d’une thèse pessimiste avancent la difficulté pour le patient à trier l’information, la possibilité d’une désinformation (par les laboratoires par exemple qui trouvent en Internet le moyen de faire de la publicité à l’adresse directe des patients, d’où des certifications ad hoc de sites et même un moteur de recherche approprié) ils avancent la défiance vis-à-vis du médecin, la déstabilisation de la relation, voire le développement de certaines formes d’hypocondries. Pour nous, qui sommes très extérieurs à tout cela, il est difficile de trancher, d’autant plus quand on s’aperçoit que souvent, les mêmes personnes soutiennent les deux thèses en même temps. On aurait donc tendance à reprendre la bonne la vieille formule que Bernard Stiegler a emprunté à Platon (et qui sierra au personnel médical ici présent) : Internet est pharmakon, il est à la fois poison et remède, Internet n’est ni seulement bon ni seulement mauvais pour la relation médecin-patient, il est à la fois bon et mauvais, et pour les mêmes raisons. Bon parce que mauvais. Mauvais parce que bon.

On est bien avancé me direz-vous. Ce à quoi je vous répondrai qu’on a déjà montré que les choses n’étaient ni toutes blanches ni toutes noires, ce qui par les temps courent est en soi un progrès pour la pensée.

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Mais peut-être faut-il pour se faire une opinion envisager les choses sous une autre perspective.

Et si les médecins ne laissaient pas Internet aux patients. Je veux dire par là, et s’ils investissaient les réseaux, comme le font les patients, comme le font les laboratoires pharmaceutiques et autres acteurs de la santé. Ce que je dis n’est pas d’une grande nouveauté, certains médecins et soignant le font déjà et l’Ordre des Médecins a envisagé depuis plusieurs années la création d’une charte ordinale pour encourager la création de site par les médecins. Qu’est-ce que pourraient y gagner les relations entre médecin et patients ? Sans doute un meilleur partage de l’information, d’un côté l’information scientifique du médecin, de l’autre l’expérience vécue du patient. Vous me direz, c’est ce qui se passe pendant les consultations. Oui, sans doute, mais la médiation de l’écrit engage une partage très différent, on le sait.

Mais, il me semble que le vrai gain serait ailleurs : dans une compréhension des processus. Je m’explique. Depuis quelques années, je lis les blogs de médecins (d’ailleurs, Fluorette, médecin généraliste dans l’est de la France, vient de faire paraître une version livresque de son très beau blog, Promenade de santé , chez Grasset), je lis des blogs et je suis des médecins sur Twitter. Je les suis et j’apprends des choses. Pas sur la médecine en tant que science, mais sur la médecine en tant que pratique : j’apprends à comprendre les hésitations du médecin, - sur un diagnostic, sur une prescription - j’apprends à comprendre qu’un médecin généraliste se sent souvent seul, j’apprends qu’il y a des rapports de pouvoir forts entre médecins (qui se cachent sous le « cher confrère » des ordonnances) et que certaines décisions, certaines réticences, certaines maladresses sont le fruit de ces rapports, j’apprends que certains patients déclenchent chez le médecin des réactions inattendues, incontrôlables. Ce qui se construit sur les réseaux, c’est une sorte de Maladie de Sachs 2.0. Là où Martin Winkler nous faisait partager les pensées d’un seul médecin dans un livre au texte fixé, le web nous donne à lire une multitude de points de vue de soignants, en mouvement, en évolution constante, se répondant les uns aux autres, et qui ondulent au gré des fluctuations des politiques de santé publique. Je suis certain que ces écrits éparpillés sur le web, même quand ils sont apparemment anecdotiques et anonymes, accroissent la réflexivité de ceux qui les énoncent (ce qui n’est jamais mauvais), mais éduquent le patient qui apprend, par exemple, qu’une décision médicale ne ressemble à aucune autre décision.

Pour l’instant, parmi les soignants qui osent cette pratique, et prennent le temps de s’y livrer, on trouve beaucoup de généralistes. Et l’hôpital alors ? Ce serait peut-être une autre manière d’y faire entrer les technologies et d’en profiter, mais dans leur versant humain.