France Culture
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La vie manque parfois de surprise. En bon élève, j’ai lu le projet de la candidate socialiste à la Mairie de Paris, Anne Hidalgo. Et il ne m’a pas fallu attendre bien longtemps pour qu’apparaisse dans toute sa splendide modernité l’expression nécessaire à tout programme municipal ambitieux, le mantra de l’urbanisme au temps du numérique : la « ville intelligente ». « La ville de demain sera « intelligente » », c’est dans l’introduction du chapitre intitulé « Innovation et réseaux intelligents. L’innovation comme moteur de la ville » (p.72)

Et le programme explique assez bien ce qu’on entend par « ville intelligente ». Cela consiste principalement à interconnecter les réseaux qui fonctionnent aujourd’hui de manière assez autonome – éclairage, métro, circulation, énergie etc.- et profiter des informations fournies, et de cette interconnexion, pour avoir un usage plus rationnel de ces réseaux. Je reprends les exemples donnés dans le programme : adapter les feux de circulation en fonction la pollution, moduler l’éclairage pour mieux éclairer les endroits à risque, lisser les pics de consommation électrique en ayant recours à la production alternative. Une « ville intelligente », c’est aussi une ville qui réutilise la chaleur qu’elle produit, et notamment la chaleur des ordinateurs. Bref, on ne peut pas être contre la « ville intelligente », cet usage des outils numériques, de la puissance de calcul et des algorithmes pour une plus grande efficacité énergétique et une amélioration de notre quotidien. D’accord pour la « ville intelligente » donc, mais j’ai plusieurs réserves.

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Que la ville soit intelligente, certes, mais qu’elle reste aussi ignorante. Parce qu’on voit bien le problème. Si on veut vraiment rationnaliser les réseaux urbains, la tentation est de recueillir le maximum d’informations pour optimiser cette rationalisation. Or, a-t-on vraiment envie que des compteurs intelligents – compteurs d’eau, d’électricité, de gaz- fassent remonter nos données de consommation en temps réel ? A-t-on vraiment d’être partout compté, partout évalué ? Quelles seront les limites à cette collecte de données ? Quelles sont les mesures prises en matière d’anonymisation ? De sécurisation ? Parce que, je suis désolé, mais je n’ai aucune confiance en toutes les entreprises et institutions pour lesquelles ces données seraient précieuses, et pas à des visées écologiques (souvenons-nous de tous les problèmes posés par le pass Navigo). Il faut donc circonscrire l’intelligence et préserver l’ignorance, et cette discussion, il faut mieux l’avoir avant. Après il sera trop tard.

Ensuite, j’ai toujours un souci avec l’intelligence, surtout quand elle est artificielle (au sens où on parle d’intelligence artificielle en informatique), c’est son rapport aux affects. Pour le dire autrement, comment faire pour que cette ville intelligente ne soit pas simplement une ville rationnelle ? Par exemple, et pour reprendre une idée du programme d’Anne Hidalgo, n’y a –t-il pas d’autres raisons pour éclairer un lieu que le fait qu’il soit « à risque » ? On peut avoir envie d’éclairer un lieu parce qu’il est beau, surtout la nuit, parce qu’il y a là, avec ce lampadaire de coin de rue, l’ouverture d’une perspective dont l’étrangeté échappe aux programmes informatiques. C’est compliqué les affects, c’est compliqué les sensations, c’est difficile d’expliquer à un ordinateur que 10 degrés, ça ne fait pas le même effet en été qu’en hiver, qu’on peut jouir d’un feu qui dure trop longtemps. Implémenter les affects donc, dans la ville intelligente.

Mais surtout, il ne faudrait pas qu’être intelligente empêche la ville d’être idiote. Idiote parce qu’elle se trompe. Idiote parce qu’elle ne fait pas toujours tout bien. Idiote parce qu’elle ne prévoit pas tout et laisse de la place à ses habitants pour ne pas faire seulement ce qui est prévu. Et, paradoxalement, pour ce dernier vœu, je fais assez confiance à l’informatique. Parce que si, à proprement parler, les programmes informatiques ne se trompent pas, ils bugguent. Inévitablement. Or, de bons petits bugs dans une ville hyper connectée pourraient avoir des effets qui dépassent mes envies d’idiotie. C’est-à-dire des moments de folies, où tout hoquète, désiorente, sursaute. De petits chaos éphémères qui feront peut-être le charme de la ville de demain.