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De Rohmer, j’aime L’arbre, le maire et la médiathèque parce qu’il fait d’une question abstraite et assez ennuyeuse (la politique culturelle à l’échelle hyper locale), un film drôle, beau, émouvant, et surtout qu’il en dit quelque chose d’intelligent (telle la remarque extraordinaire de la petite fille qui à la fin du film explique au maire que le problème, à la campagne, c’est l’absence d’espace vert). Ainsi peut-on se demander : qu’aurait fait Rohmer s’il avait dû s’emparer d’une autre question abstraite et assez ennuyeuse : Internet ?

La question se pose parce depuis une vingtaine d’année que le cinéma tente de représenter Internet (Traque sur Internet ,avec Sandra Bullock, c’est 1995, déjà), depuis 20 ans et à de très rares exceptions près, on n’a pas été saisi par de grandes réussites. Il faut dire que c’est un défi cinématographique. A deux niveaux au moins me semble-t-il.

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D’abord parce qu’il y a un personnage face à un écran. Or, un personnage face à un écran, ça n’est pas très intéressant. Le problème s’était déjà posé avec la représentation de la télévision. Mais la télévision, on s’en aperçoit maintenant, c’était simple, car devant la télévision, on regarde la télévision. Tandis que quand on est face à son écran et en ligne, on peut être en train de faire des choses très différentes : tomber amoureux, se séparer, lancer une attaque nucléaire, faire des courses, formuler une idée révolutionnaire…. Et tout ça, de l’extérieur, eh bien ça se ressemble beaucoup : c’est quelqu’un, face à un écran, qui tape sur un clavier. Depuis 20 ans, le cinéma cherche des solutions qui sont devenues autant de lieux communs : faire des gros plans sur le visage de l’internaute (avec en général les reflets de l’écran et des sortes de grimaces subtiles censées indiquer la nature de l’activité), montrer les doigts sur le clavier (quand ce sont les doigts d’un hacker, ça va super super vite), et parfois faire apparaître l’écran avec les sites visités (souvent sur le régime de l’épiphanie : s’affiche soudain l’information essentielle, dans son évidence magique). Il y a évidemment des tentatives plus intéressantes, et en particulier une toute récente, un court métrage montré au festival de Toronto. Il s’intitule Noah , il dure 17 minutes et on ne voit qu’un écran, celui de Noah, les fenêtres qui s’ouvrent, se referment, restent ouvertes, Noah qui chate sur Facebook avec sa copine mais laisse tourner en fond une vidéo cochonne sur Yourporn, puis qui éconduit un copain sur une autre messagerie. Non seulement ça construit un récit, une dramaturgie mais ça dit quelque chose d’Internet, de nos usages. Bref, c’est assez beau.

Le second défi que pose Internet à la représentation, c’est la représentation du médium lui-même, des lieux de l’Internet, là où l’information est stockée, comment elle circule. Là, le problème, c’est qu’Internet, c’est assez peu spectaculaire : les câbles, les fermes de serveur, ça ne vaut les industries qui ont précédé (souvenez-vous des premières minutes du Deer HunterVoyage au bout de l’enfer - de Michael Cimino avec ces scènes magnifiques de sidérurgie, ou même les chaînes de montage chez Chaplin et beaucoup d’autres, difficile de faire la même chose avec les entreprises du numérique). Et même, ce qui est vraiment impressionnant dans Internet, c’est la manière dont circulent ces petits paquets d’information sur les réseaux, mais qu’en faire ? Eh bien pas grand-chose depuis ce qu’on voyait déjà dans Tron , avant même Internet (le premier Tron , c’est 1982) : des points lumineux qui vont très vite, la métaphore visuelle de l’autoroute de l’information.

Alors j’en reviens à Rohmer à ma question initiale. Qu’aurait-il fait de tout ça ? Peut-être qu’il aurait choisi des voies toute différentes. Par exemple ne pas montrer Internet - ni le médium ni ses usages - mais en parler. Comme il le fait dans *L’arbre le maire et la médiathèque * avec l’aménagement du territoire. Mettre en scène la discussion (à noter que, d’une certaine manière, c’est la solution de David Fincher dans The Social Network , sans doute un des plus beaux films sur Internet, où tout ou presque passe par la parole et son accélération). Ou alors, peut-être que Rohmer aurait montré ce qu’on rate avec Internet, ce qu’Internet nous fait rater – comme il fait avec le téléphone dans certains films -, là où ça dysfonctionne. Internet en creux donc.

Mais bon, on ne le saura jamais. Cette chronique (en plus d’être trop longue) est assez absurde, je m’en aperçois maintenant.