France Culture
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La lecture du livre d'Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule , inspire mille sentiments et commentaires, mais puisqu’il me faut les limiter aux questions numériques, en voici un seul : le cadre temporel de votre récit, ce sont en gros les années 90, jusqu’au milieu des années 2000. Soit les années, en gros, où Internet entre dans les foyers français. Or, de cela, nulle trace dans votre livre, les gens que vous décrivez traversent ces années dans une forme d’immuabilité technologique marquée par la suprématie de la télévision (ou alors, s’il y a des évolutions, elles sont marginales au point que vous ne les relevez pas). Tout cela s’explique parfaitement du point de vue socio-économique et vient en appui d’un constat que l’on fait régulièrement : oui, il y a en France des gens qui ne sont pas des internautes (environ 25 % des Français selon l’INSEE). Des politiques publiques sont régulièrement mises en place pour réduire ce qu’on appelle encore la « fracture numérique », pour améliorer ce qu’on appelle désormais « l’inclusion numérique ». Il y a quelques semaines, le Conseil National du Numérique remettait sous la férule de Valérie Peugeot un très intéressant rapport faisant de la e-inclusion, l’inclusion numérique, un enjeu social et politique majeur puisque les populations qui sont en France exclues de l’Internet sont les populations les plus pauvres, les plus fragiles, les plus marginales.

Mais il est une question que l’on ne pose jamais ou presque – en tout cas je ne me la pose jamais et cette chronique doit donc être comprise comme une autocritique : qu’est-ce que c’est aujourd’hui, en France, que ne pas être connecté, d’être un exclus du numérique ? Qu’est-ce que c’est de ne pas connaître Internet ? En terme d’expérience, de rapport au monde ? Je ne parle d’une déconnexion volontaire, je parle de la déconnexion comme un état de fait, la déconnexion de celui ou de celle jusqu’à qui Internet n’est pas arrivé.

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La première piste, c’est un mot, la « litteratie ». Pour désigner l’aptitude à comprendre et à utiliser les nouvelles technologies, on emploie l’expression de « e-littératie » ou « littératie numérique ». Le mot « littératie » est dans ce cas une transposition en français de l’anglais « litteracy » qui désigne l’alphabétisme. Ne pas être connecté, ce serait donc être une sorte d’analphabète, un « analphabète numérique ». Mais je ne crois pas que, si on s’en tient à l’expérience, cette analogie fonctionne vraiment. Je ne crois pas que ne pas connaître et maîtriser Internet aujourd’hui en France soit comme ne pas maîtriser la lecture et l’écriture. Ne pas savoir lire ou écrire est un handicap majeur, un obstacle quotidien, de tous les instants. Je ne crois pas qu’il en aille de même pour la déconnexion. Evidemment, on se prive de l’accès à certains contenus, à certaines facilités, à certains droits parfois, mais il me semble que l’expérience est autre.

Mais alors, qu’est-ce que ce serait ? Je vais essayer de faire l’effort d’en imaginer quelques aspects (sans considération pour les raisons de cet état : parce qu’on est trop vieux, trop pauvre…)

  • on doit ne pas comprendre une partie des conversations que l’on entend, à cause de certains mots de certaines idées, mais bon, il y a tant de conversations qu’on ne comprend pas
  • on doit angoisser à certains moments de devoir s’y mettre un jour tout en considérant qu’on ne pourra pas nous y forcer
  • on doit avoir l’impression que le monde n’a pas beaucoup changé depuis les années 80 (ce qui doit être rassurant en un sens) ou alors, si on est plus lucide, si on s’intéresse un peu à ce qui nous entoure, avoir l’impression que le monde est en train de changer, mais dans une autre dimension, dans un espace inaccessible, et qu’il change donc sans nous
  • on doit ne pas comprendre pourquoi les gens passent autant de temps face à un écran. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de si captivant pour qu’on y soit rivés aussi souvent ? On doit un peu mépriser cela, et en même temps l’envier
  • on doit se sentir à certain moment très exclu, très à côté de ce qui mobilise les autres, et à d’autres moments, on doit se sentir aussi très libre, mais de la liberté qu’offrent les vies en marges
  • ou peut-être qu’on ne sent rien de particulier à un être un analphabète numérique, parce qu’Internet ne manque pas quand on ne le connaît pas, on peut vivre sans Internet, Internet ce n’est pas comme autre chose, Internet ce n’est pas comme l’amour, par exemple
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