Béatrice Denaes, devant la chambre 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, à Paris. Le lieu de sa "nouvelle naissance".
Béatrice Denaes, devant la chambre 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, à Paris. Le lieu de sa "nouvelle naissance".
Béatrice Denaes, devant la chambre 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, à Paris. Le lieu de sa "nouvelle naissance". ©Radio France - Bénédicte Robin
Béatrice Denaes, devant la chambre 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, à Paris. Le lieu de sa "nouvelle naissance". ©Radio France - Bénédicte Robin
Béatrice Denaes, devant la chambre 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, à Paris. Le lieu de sa "nouvelle naissance". ©Radio France - Bénédicte Robin
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Résumé

Elle a été Bruno pendant plus de 60 ans. Le 13 février 2019, elle est enfin Béatrice. C'est sa "nouvelle naissance" dont elle a décrit le cheminement dans un livre paru à l'automne dernier. Rencontre avec une femme enfin elle-même.

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"Je me suis quasiment évanouie dans la salle de bain de cette chambre lorsque les pansements ont été retirés" se souvient Béatrice Denaes. Cette chambre c'est la numéro 646 du service de chirurgie-plastique de l'hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement de Paris. Cette chambre c'est celle de sa "nouvelle naissance".

"J'étais tellement émue de découvrir ce corps dont je rêvais depuis ma naissance que j'en ai fait un malaise. Une infirmière était venue me rattraper", poursuit-elle dans un sourire entre nervosité et trouble. "J'étais enfin Béatrice, j'étais enfin moi-même".

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Même si les mots sont là. Elle ne les cherche pas. Sans doute parce qu'elle les a déjà écrits dans un livre (Ce corps n'était pas le mien. First éditions) et ils lui permettent de tenir un discours construit et apaisé, on sent néanmoins les émotions à fleur de peau. 

Le sentiment d'une adéquation entre l'esprit et le corps

C'est elle qui a proposé de venir ici quand nous lui avons soumis l'idée de ce portrait à réaliser "en situation". Parce que cet hôpital "c'est un peu sa maternité", dit-elle, filant la métaphore de sa deuxième naissance. 

C'était il y a deux ans presque jour pour jour. Le 13 février 2019. Béatrice Denaes se fait opérer pour une vaginoplastie. Une opération de "réassignation sexuelle" qui consiste à transformer les organes génitaux masculins en organes génitaux féminins. Son corps "masculin qu'elle détestait est alors devenue féminin et enfin en adéquation" avec son esprit. 

"Un bistouri magique"

Béatrice Denaes nous présente alors celle qu'elle considère comme "une fée" sans baguette magique mais avec un "bistouri magique". Le docteur Sarra Cristofari, chirurgienne-plasticienne à l'hôpital Tenon, nous reçoit en toute simplicité et très chaleureusement dans son bureau pour parler de cette ancienne patiente qu'elle appelle par son prénom et qu'elle tutoie. Il faut dire que Béatrice a le tutoiement facile. 

Mais il y a aussi des "affinités" concède la chirurgienne formée par le professeur Marc Revol, un des pionniers en France des opérations de réassignation sexuelle.

Sarra Cristofari, chirurgienne-plasticienne à l'hôpital Tenon (Paris) est la "fée" de Béatrice Denaes. Celle qui lui a permis d'être enfin elle-même : une femme.
Sarra Cristofari, chirurgienne-plasticienne à l'hôpital Tenon (Paris) est la "fée" de Béatrice Denaes. Celle qui lui a permis d'être enfin elle-même : une femme.
© Radio France - Bénédicte Robin

Deux ans après son intervention, la jeune femme constate avec plaisir que "Béatrice est tout à fait rayonnante et épanouie". Elle n'en tire aucune glorification personnelle "sans fausse modestie", elle estime n'avoir fait que son travail pour une femme qu'elle décrit comme "déterminée". La volonté de recourir à la chirurgie dans le cas de Béatrice "était un acte très réfléchi. Je ne crois pas qu'elle ait beaucoup douté dans ce parcours-là" malgré les enjeux d'une telle transformation explique d'une voix douce la praticienne. 

Sachant qu'il faut bien avoir en tête, insiste Sarra Cristofari, que c'est "une chirurgie que les patientes demandent. C'est un besoin, quelque chose qui s'impose à elles mais cela reste un choix. Ce n'est pas comme une maladie. Le corps est sain. Donc la responsabilité est encore plus grande et la pression également" étant donné le caractère même de l'intervention. "On n'enlève pas un grain de beauté" souligne la chirurgienne. 

Pour elle, le cas de Béatrice est emblématique au sens où malgré les difficultés et les "aléas que cela a pu susciter en termes de famille, de travail, de choix personnel, se faire opérer a été pour elle positif car source de quelques bénéfices". En toute modestie encore dans les termes.

Le mauvais corps

Car ce ne sont pas simplement "quelques bénéfices" à entendre la patiente en question, pour qui cette opération a représenté comme une délivrance après des décennies de mal-être.

"Je me suis rendue compte vers l'âge de 4-5 ans que je n'étais pas née dans le bon corps sans véritablement savoir ce qui m'arrivait. A l'époque, on ne parlait pas de transidentité, encore moins de dysphorie de genre", raconte celle qui est née Bruno en 1956, à Calais (Pas-de-Calais). 

Fils de libraire, il se sent depuis toujours "attiré par les filles" parce qu'il les "envie et rêve leur vie". Avec le recul, Béatrice se dit que sa timidité, sa réserve, "sa peur" même des autres vient sans doute de cette fracture entre son corps et son esprit. Et c'est presque malgré elle, malgré lui, que Bruno se construit une vie d'homme.

Il se marie, il a deux enfants, une carrière de journaliste à Radio France. Mais toujours, en secret, ce désir, ce sentiment d'être une femme. Depuis son enfance, il trouve des moments, en cachette, pour s'habiller en femme. Adolescent, il profite de l'absence de ses parents pour enfiler les vêtements de sa mère, se maquiller. C'est une bulle d'air. Adulte, il ose parfois même sortir dans la rue "femme". "Je ne veux pas dire "en femme", parce que c'était quand j'étais "en homme" que j'avais l'impression de me travestir".

"Une épreuve d'amour"

Mais avec le temps, les bulles d'air qu'il parvient à se créer ne suffisent plus. Un soir, il dit tout à sa femme. Un problème de santé lui en donne en quelque sorte l'occasion. Son épouse est pharmacienne et propose de lui commander des chaussettes de contention. Il préfère des bas, répond-il. Et lui explique. 

Cela a été un "tsunami de découvrir que son mari était une femme mais elle a été extraordinaire, courageuse, avec beaucoup d'amour. Elle a qualifié cette situation d'épreuve d'amour, elle a accepté", s'émeut Béatrice qui reconnaît toutes les difficultés qu'a traversé et traverse encore sa femme qui a perdu son époux

Car elle le dit elle-même, elle ne se sent plus "un mari" aujourd'hui. Mais les mots manquent, convient-elle. "_Moi je peux toujours dire "_ma femme", mais elle ne sait pas comment m'appeler. Et nous n'avons pas encore réglé le problème. Elle me dit parfois que nous faisons un couple bizarre".

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Ce collier, signé de l'artiste Stratos est le premier cadeau "de femme" que Béatrice Denaes a reçu de la part de sa fille. Comme un symbole de sa féminité acceptée.

Si Béatrice n'est plus un mari, en revanche elle reste un papa. "C'est biologique", dit-elle. Et d'ailleurs, il n'est pas question pour elle de renier Bruno, sa vie, ce qu'il a été, ce qu'il a fait d'un point de vue point familial, personnel, autant que professionnel. Ses deux enfants l'ont "soutenue à fond" même si là encore ce n'était pas sans difficulté d'acceptation et de compréhension. 

Elle en a pris conscience avec le temps. En partie grâce à l'accompagnement psychologique, dont elle revendique le caractère, selon elle, "indispensable". "On sort de l'opération dans un état d'euphorie. On a rêvé toute sa vie ce moment", alors que l'entourage doit s'y faire et n'est pas aussi enthousiaste qu'espéré. Le sentiment de ne pas être comprise et acceptée l'a fait flancher confie-t-elle. "J'ai craqué". Tout cela encore prend du temps. 

Apprendre à être une femme

Il faut aussi apprendre à être une femme. "J'ai eu ma période adolescente", se souvient Béatrice Denaes. "Au début, ma fille était mal à l'aise avec moi car elle me trouvait trop féminine". Peut-être surjouant les codes de la féminité. "Je ne pouvais pas ne pas me maquiller, sortir autrement qu'en jupe, en talons hauts" détaille-t-elle. Aujourd'hui certes, elle est en jupe et en bottines à talons, ses yeux bleus finement mis en valeur par un peu de mascara et ses lèvres teintées de rouge mais elle ne compense plus, explique-t-elle. "Je ne suis plus en train d'essayer de prouver ma féminité".

D'ailleurs, ses questionnements sur sa "légitimité" à être une femme, elle les a dépassés. "Aujourd'hui, le regard des autres, je m'en fous". Elle arrive même à se trouver "pas mal". Il y a une forme de libération d'elle-même lorsqu'elle dit cela. Un sentiment aussi d'accomplissement. "Je suis bien". Même s'il y a encore du travail par exemple sur sa voix. "Je ne la trouve pas encore assez féminine". Les hormones n'y changent rien, c'est une orthophoniste qui l'aide de ce côté-là. "On va y arriver, j'espère" lâche-t-elle dans un rire.

Femme active et épanouie

En tous les cas, si l'homme timide et réservé a cédé la place à une femme affable et volubile, l'hyperactivité de son caractère n'a pas bougé.

Elle s'était rêvée toute sa vie femme active. Désormais retraitée de Radio France, elle poursuit sa passion de journaliste en formant les nouvelles générations, notamment à l'école de journalisme de Science-Po.

Et dans la lignée de cette volonté de transmettre, d'expliquer et de partager, elle s'est lancée dans un nouveau défi : monter une association sur la santé et la transidentité. "Il y a tant d'ignorance encore aujourd'hui sur ce sujet", déplore-t-elle. "Le bonheur d'être soi" ne devrait pas être un combat. Elle en fait son engagement.

Références

L'équipe

Bénédicte Robin
Journaliste