Tony et Christophe sont devenus amis après avoir fait ensemble des maraudes dans les bidonvilles lillois.
Tony et Christophe sont devenus amis après avoir fait ensemble des maraudes dans les bidonvilles lillois. ©Radio France - Lise Verbeke
Tony et Christophe sont devenus amis après avoir fait ensemble des maraudes dans les bidonvilles lillois. ©Radio France - Lise Verbeke
Tony et Christophe sont devenus amis après avoir fait ensemble des maraudes dans les bidonvilles lillois. ©Radio France - Lise Verbeke
Publicité

L’un est banquier, l’autre Rom, sans-papiers. Deux mondes diamétralement opposés, et pourtant leur chemin se sont croisés à Lille. Ils se sont unis dans un combat contre le mal-logement, qui touche plus de 4 millions de personnes en France.

Christophe Thomas et Tony Mijailovic ont le même sourire, celui qui fait plisser les yeux jusqu’à presque les fermer. L’autre point commun, "c’est que nous subissons tous les deux une certaine impopularité, s’amuse Christophe_, les gens n’aiment pas les Roms, et n’aiment pas les banquiers ! "_. Sur le papier, rien n’indiquait qu’ils allaient devenir amis, et que cette amitié se transformerait en combat contre le mal-logement. 

Né à Lille, Christophe Thomas, aujourd’hui 41 ans, est issu d’une famille aisée : "Nous avons toujours vécu dans de belles maisons, j’ai eu beaucoup de chance". Après des études dans une école de commerce, "réalisée sans emprunt", il devient banquier. Pendant quinze ans, il accompagne les entreprises à l’international, et passe notamment deux années à Bucarest, où il apprend le Roumain. De retour à Lille, il s’installe dans une belle maison du quartier Vauban, à une vingtaine de minutes à pied du centre-ville. 

Publicité

Quand j’allais au travail, je constatais que certains vivaient dans l’inconfort, se souvient-il. Je passais devant des bidonvilles, et là, on a quand même un peu l’estomac noué, et on se dit : il faudrait faire quelque chose.

Très pris par son travail, il se dit qu’il "fera ça à la retraite". Jusqu’au jour où il entend parler de la légende du colibri, "cette idée de faire sa part, peu importe l’impact, l’important est de se mettre en action". En 2017, il se lance, et rencontre le père Arthur, une figure lilloise impliquée dans l’aide à la communauté Rom. "Il a fallu que je fasse tomber pas mal de préjugés sur cette communauté". Dans l’association, il est chargé de faire les maraudes dans les différents bidonvilles de la métropole lilloise pour apporter de la nourriture. 

"Lui était banquier, moi, personne, il ne m’a pas jugé"

Au volant du camion de maraude, il y a Tony Mijailovic, aujourd’hui 31 ans. Né à Naples, Tony a passé son enfance dans un bidonville, loin de l’école, élevé par ses grands-parents. À 17 ans, il arrive à Lille, pour rejoindre son père. Sans-papiers, il vivote, n’arrive pas à avancer, et a "un gros souci avec la justice". La prison, dit-il, a été un mal pour un bien. Il y apprend le Français, "J'ai pris confiance, je me suis éduqué". À la sortie, il s’engage à corps perdu dans l’association de Père Arthur, "Je faisais 70 heures par semaine, en aidant les autres, j’oubliais ma situation". Il y croise de nombreux bénévoles, "qui veulent changer le monde, qui ont plein d’idées pour améliorer les conditions de vie dans les bidonvilles". Christophe est de ceux-là. Les deux hommes passent leurs soirées et leurs week-ends ensemble, à sillonner la métropole. "Le courant est tout de suite passé, se rappelle Tony, malgré que lui était banquier, moi, je n’étais personne, on était à l’égalité, il ne m’a pas jugé". 

Les deux amis lors de leurs maraudes le soir dans les bidonvilles lillois, en 2017.
Les deux amis lors de leurs maraudes le soir dans les bidonvilles lillois, en 2017.
- Christophe Thomas

Au fil du temps, l’amitié s’installe entre les deux hommes. Un lien qui prendra tout son sens ce jour de 2018, quand Tony reçoit une lettre : 

Je vivais dans un squat avec ma femme et mes 2 enfants, et j’ai reçu un avis d’expulsion, nous allions nous retrouver à la rue. 

Christophe pourrait les héberger dans sa grande maison, "sauf que ce n’était pas si simple. J’avais des contraintes, des engagements, ma fille en garde une semaine sur deux. Et puis je n’étais pas prêt à abandonner toute mon intimité, même si je passais déjà beaucoup de temps avec Tony, il y avait cette limite"

Tony et sa famille se sont retrouvés à la rue en 2018.
Tony et sa famille se sont retrouvés à la rue en 2018.
© Radio France - Lise Verbeke

Pas question pour autant de laisser son ami dans la rue. Alors le banquier réfléchit, et sans en parler tout de suite à Tony, trouve une solution. Utiliser la plateforme Airbnb, louer ponctuellement ses chambres et utiliser l’argent récolté pour payer le loyer d’un logement pérenne. "L’idée, c’est d’accueillir des touristes, on sait quand ils arrivent, on sait quand ils repartent". Et cela fonctionne. 

En louant la maison entière pendant deux nuits, détaille Christophe, on a pu payer trois mois de loyers à Tony et sa famille. 

La Ch’tite maison solidaire est née. Christophe continue d’utiliser son "sur-confort", installe des lits en plus dans les chambres vides de sa maison. "Retrouver un logement, c’est essentiel, raconte Tony_, quand on sait où dormir et où se réveiller, tout le reste est plus simple"_. 

Christophe loue ses chambres et l'argent récolté est reversé à des associations qui luttent contre le mal-logement.
Christophe loue ses chambres et l'argent récolté est reversé à des associations qui luttent contre le mal-logement.
© Radio France - Lise Verbeke

Une fois Tony à l’abri, la Ch’tite maison prend de l’ampleur. Christophe utilise son ancien réseau pour attirer les touristes d’affaires. Avec Tony, ils dupliquent le modèle et créent un noyau dur d’une quinzaine de personnes, des hôtes solidaires comme ils les appellent, qui se lancent et louent leurs chambres régulièrement. 

La Ch'tite maison solidaire sur Airbnb (capture d'écran)
La Ch'tite maison solidaire sur Airbnb (capture d'écran)

Au total, une centaine d’hôtes solidaires ont participé ponctuellement aux Ch’tites maison, dans toute la France. L’argent des loyers est reversé ensuite aux associations locales qui luttent contre le mal-logement. 

La force tranquille de Tony, face à l’hyperactivité de Christophe 

Même si son travail continue de lui plaire, Christophe préfère le quitter pour ce projet "qui a plus de sens". Il se laisse pousser les cheveux, les attache en chignon, et donne tous ses costumes. Tony, lui, a obtenu en juin dernier un titre de séjour provisoire et démarre un contrat d’apprentissage dans le bâtiment. 

Tony est désormais en apprentissage dans le bâtiment, et Christophe a quitté son travail de banquier pour se consacrer à temps plein à son association.
Tony est désormais en apprentissage dans le bâtiment, et Christophe a quitté son travail de banquier pour se consacrer à temps plein à son association.
© Radio France - Lise Verbeke

Les deux hommes sont devenus "des frères". La force tranquille de Tony, apaise Christophe, "qui a mille idées et va toujours à fonds dans ce qu’il a décidé, je ne sais pas quand il dort", s’amuse le trentenaire. Ils se complètent : 

On n’a pas eu le même passé, la même culture, la même éducation, ajoute l’ex-banquier, et ensemble on voit plus large. Quand on va dans le bon sens, on peut s’unir et c’est ce modèle là qu’on veut dupliquer.

Si bien qu’ils souhaitent aller encore plus loin dans leur combat pour le vivre-ensemble et contre le mal-logement. Avec le projet Lil’Pouss’, l’idée est de créer un éco-quartier solidaire à Lille, constitué de tiny houses, des mini-maisons écologiques. "Pour des sans-abris, mais pas uniquement, car nous voulons de la mixité sociale pour ce nouveau mode de vie, avec plus de sobriété, qui attire de jeunes actifs"

Pour afficher ce contenu Instagram, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Soutenus par la métropole et différents partenaires, après un appel à financement participatif, ils ont déjà construit deux tiny houses. "Le projet est d’abord de trouver des personnes qui accepteraient d’accueillir une tiny house dans leur jardin, pour loger des touristes. Avec l’argent récolté, l’emprunt sera remboursé sur cinq ans, avant de créer le village". 

54 min