Le compositeur et DJ Romain Delahaye-Serafini alias Molécule
Le compositeur et DJ Romain Delahaye-Serafini alias Molécule  - Goledzinowski
Le compositeur et DJ Romain Delahaye-Serafini alias Molécule - Goledzinowski
Le compositeur et DJ Romain Delahaye-Serafini alias Molécule - Goledzinowski
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Rencontre avec Romain Delahaye-Serafini alias Molécule, compositeur d'électro, passionné de son, adepte des enregistrements en milieux hostiles, comme sur le Vendée Globe, et qui prépare sa première symphonie au sein de l'Orchestre National de Lille. Le son pour se sentir "ici et maintenant".

Ce matin là, sur la scène de l'Auditorium du Nouveau Siècle, les quatre-vingt musiciens de l’Orchestre National de Lille s'installent. Molécule, lui, s'affaire à fixer sa quinzaine de micros, sur des pupitres ou carrément à même les instruments. Sans oublier la tête binaurale - cette tête artificielle qui permet une écoute au casque en 3 D - plantée au beau milieu.   

Molécule surveille le placement d'un micro sur un des violoncelles de l'Orchestre National de Lille à l'Auditorium du Nouveau Siècle, Janvier 2021
Molécule surveille le placement d'un micro sur un des violoncelles de l'Orchestre National de Lille à l'Auditorium du Nouveau Siècle, Janvier 2021
© Radio France - Anne Lamotte

Depuis environ un an, le musicien est à l’affût des notes mais aussi des bruits que produisent collectivement et individuellement les musiciens de l’orchestre. Des heures d’enregistrement. Sa banque de sons pour écrire une symphonie, sa première, que l’orchestre interprétera dans deux ans. Ce qui intrigue et amuse l’ingénieur du son Francois Gabert :

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La première fois que je l'ai vu, on se baladait sur le plateau, il y avait un hauboïste qui chauffait son instrument et avec un hautbois, quand on enlève le bec et qu'on souffle dedans, ça fait un son d'appeau, on a l'impression que c'est pour appeler les canards ! Il s'est retourné et il a dit "c'est quoi ça ? Ça m'intéresse!". Tout à l'heure, on a mis un micro sur un violoncelle, moi, j'ai placé le micro pour que le son soit le plus joli possible et il me dit  "on ne peut pas aller chercher plutôt l'endroit où l'archet gratte les cordes pour avoir des sortes de crrrcrrrcrrr ?" On ne l'entend jamais ce côté très brut de l'instrument. Il va chercher des choses que personne n'entend !

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Comme en 2014, quand le musicien embarque à Saint-Malo sur un chalutier, deux cents kilos de matériel sous le bras, direction les eaux glacées de l’Atlantique Nord. Trente quatre jours en haute mer pendant lesquels il enregistre tout, du moteur aux treuils, monte un studio et fabrique un album : 60°47 ' Nord (Mille Feuilles / Editions Classic). Les sons, il les "sculpte" dit Molécule. Il les tord, les distend, les "pitche", les coupe, les colle, à l’envers pourquoi pas. Une base harmonique sur laquelle "les notes trouvent leur place naturellement". 

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Idem trois ans plus tard quand il s’installe sur la banquise, dans une cabane sans eau à Tiniteqilaaq, un minuscule village du Groenland. Là aussi c’est la chasse aux sons insoupçonnés : 

Ce qu'on se prend en pleine figure, c'est quand même une absence de son et de vie, l'impression que c'est un peu un désert, que tout est figé. Et puis, au fil des jours et de l'attention qui se précise, on découvre qu'il se passe plein de choses dans ce faux silence, que tout est en mouvement, que la banquise, au gré des marées, crée des sortes de grincements d'entrailles, que les icebergs explosent sous l'effet des changements de température, que les aurores boréales ne produisent aucun son pour mes micros mais que certains Inuits les entendent. Il y a beaucoup de choses et très peu à la fois.  

Le résultat c'est - 22,7° C (Because Music), album écrit - c’est la règle avec lui, in situ. Et un nouveau bouleversement : "je n'avais pas en tête la puissance et les chamboulement que ce voyage m'a procuré".

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La puissance de cette nature qui domine les hommes, Molécule le Parisien continue de la traquer en 2019 au Portugal, sur la gigantesque vague de Nazaré où il scotche des micros sur des planches de surf (Sounds of Surfing, Ed Banger Records). Ou en ce moment sur le bateau du skipper Thomas Ruyant engagé dans la course du Vendée Globe ( à écouter en bulletin quotidien sur l'antenne de France Info). Trente cinq kilos de matériel en plus à bord pour, là aussi, capter les moindres vibrations de l’engin : 

C'est un véritable instrument de musique qui crée sa partition en fonction des conditions de mer, du vent, de l'état, de la houle. Le marin pourrait presque naviguer juste à l'écoute. Quand les performances sont bonnes, ça s'entend ! Donc je lui a apporté 35 kilos de matériel en plus mais il a aussi pris conscience, avec ce projet, que son bateau était un véritable instrument et c'est peut être ça qui lui fera gagner la course au final...

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Le but de la démarche c’est d’abord l’écoute. Celle qui fait qu’un instant peut durer une éternité. Celle qui nous fait nous sentir "ici et maintenant". Même en plein silence, "qui n’existe pas" corrige Molécule, 41 ans, qui applaudit le “tout est musique” du compositeur Américain John Cage : 

Tout a fait ! John Cage a vachement théorisé sur le silence. Il y a une anecdote que j'aime beaucoup. Il raconte une expérience dans une chambre anéchoïque, une chambre complètement silencieuse qui sert à faire des mesures d'instruments techniques, c'est un traitement acoustique, souvent sous terre, où il n'y a presque aucun son. John Cage ressort de là, en disant "bah moi, j'entends encore deux sons. J'entends une fréquence très aigüe qui est le fruit de mon activité cérébrale et des fréquences très basses, c'est le sang qui coule dans mes veines. En fait, le son, c'est la vie ! 

La vraie question qui se pose, selon moi, c'est "est-ce que le silence, c'est la mort ? Est ce que la mort, c'est pas de la musique?" En tout cas tout organisme vivant et tout mouvement, toute vibration procure du son. Donc le son, c'est la vie !

Et la musique "un refuge" pour Romain, saisi à l'âge de quatre, cinq ans - il s'en émeut encore - par la beauté de Here Comes The Sun des Beatles qui tourne sur la platine de ses parents. Plus tard, l'appel est évident. Il lâche ses études de sociologie et d'anthropologie, pour jouer avec deux amis. Finit par lâcher aussi la guitare dont "il joue mal" avant "d'aller voir ce qui se passe derrière la ligne de l'horizon" . Et écrire, au gré de ses expériences humaines et sonores, sa mémoire, son histoire. "Peut-être un moyen de faire face" conclut-il. A écouter cette force tranquille, on se dit que ça marche plutôt pas mal. 

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