Lord Randal Plunkett sur le domaine du château de Dunsany, qu'il a décidé de laisser à l'état sauvage.
Lord Randal Plunkett sur le domaine du château de Dunsany, qu'il a décidé de laisser à l'état sauvage.
Lord Randal Plunkett sur le domaine du château de Dunsany, qu'il a décidé de laisser à l'état sauvage. ©Radio France - Laura Taouchanov
Lord Randal Plunkett sur le domaine du château de Dunsany, qu'il a décidé de laisser à l'état sauvage. ©Radio France - Laura Taouchanov
Lord Randal Plunkett sur le domaine du château de Dunsany, qu'il a décidé de laisser à l'état sauvage. ©Radio France - Laura Taouchanov
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Résumé

Il y a huit ans, un lord irlandais a décidé de mener une expérience de réensauvagement unique dans le pays. Randal Plunkett a laissé la faune et la flore revenir à leur état naturel dans son domaine de 750 hectares à Dunsany. Vegan, féministe, fan de métal et écolo, il détonne de ses ancêtres.

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Dans un récent rapport, l’ONU a conclu qu'il faudrait réensauvager l'équivalent de la Chine pour maintenir la hausse des températures en dessous de deux degrés. En Irlande, un lord a fait ce pari en lançant la plus grosse expérience du pays il y a huit ans. Lord Randal Plunkett ne touche plus aux terres autour de son château à Dunsany, à quelques kilomètres de Dublin. Les effets sont déjà spectaculaires, la faune et la flore se sont considérablement développées si bien que des chercheurs ont commencé à venir étudier la vie sur ses 750 hectares.

Un lord peu commun

Le château de Dunsany est une forteresse gothique du XIIe siècle avec ses quatre tours en pierre. La famille Plunkett vit ici depuis plus de 900 ans. Le dernier héritier s’appelle Lord Randal Plunkett et il ne ressemble pas vraiment à ses ancêtres. À notre arrivée, sa femme Laura nous installe dans la salle de réception où des portraits au mur honorent les vingt autres Lords Dunsany, "le temps qu’il finisse de se sécher les cheveux". L’homme de 39 ans a une longue crinière noire, il est fan de métal, féministe, vegan et surtout il a décidé de transformer son domaine en réserve naturelle.

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Depuis qu’il a repris les rênes, il n’y a plus de tondeuses, le bétail a été chassé et les pesticides sont interdits. Randal arrive quelques minutes plus tard avec les cheveux plaqués derrière les oreilles, un de ses Jack Russel sous le bras et le t-shirt d’un groupe de métal sur le dos. Par la fenêtre, l’herbe commence à repousser après l’hiver. "On n’a pas tondu depuis plus de 8 ans. Ici, la nature vit, fleurit, meurt et pourrit. C’est le cercle de la vie ! On laisse les choses se faire." Randal a hérité du château à la mort de son père en 2011. Avant son décès, il lui a demandé pourquoi il y avait si peu d’animaux comparé aux romans médiévaux qui racontent une Irlande romantique avec une faune et une flore très riche. "Il m’a répondu que c’était à cause du progrès et je me suis dit que cela ne me suffisait pas comme réponse."

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Randal parle lentement et avec assurance, sur un ton presque théâtral. Il cultive son style décalé, pour être écouté et que l’on retienne ce qu’il a à dire. "La conservation de la nature est un terme aussi sexy qu’un touriste anglais en vacances en Espagne avec des sandales et des chaussettes aux pieds. D’habitude, ce sont des scientifiques ennuyants qui vous parlent de cela avec des mots en latin et des monologues interminables."

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Laisser la nature reprendre ses droits

Lord Plunkett accepte de nous emmener faire le tour du domaine, un privilège puisque les touristes n'y sont pas autorisés. Les visites se limitent à quelques botanistes du prestigieux Trinity College à Dublin. "Si je pouvais, je ne verrai personne. Mais c’est le seul projet d’ensauvagement du pays alors les gens sont curieux." Nous traversons d’abord une forêt tapissée de fleurs sauvages multicolores. Les arbres sont tous naturels, rien n’a été planté. "Cet arbre là-bas est tombé par terre et on l’a laissé. Il est resté mort 3 ans et il a fini par ressusciter ! On l’appelle Jésus." Le tour se poursuit à travers une deuxième forêt où la végétation ressemble cette fois-ci à un mur épais de lianes et de buissons. Il faut parfois baisser la tête pour se frayer un chemin sur des pistes dégagées par les nombreux cerfs du domaine. (Photo forêt)

Selon les mots de Randal, c’est le premier réensauvagement vegan du monde parce qu’il n’intervient pas pour préserver une espèce plutôt qu’une autre. "On a commencé à voir des cerfs détruire et manger des espèces invasives ce qui n’était jamais arrivé avant. Si on laisse les choses se passer, on pourrait avoir tellement de nouvelles données scientifiques." Nous arrivons enfin dans une énorme prairie d’herbe où un arbre centenaire de plusieurs mètres de large est planté au milieu. Au cœur de l’été, l’herbe arrive aux yeux de lord Plunkett, qui mesure plus d’1,83 mètres. "Cela ressemble parfois à l'Afrique, sauf qu’ici on trouve plutôt des cerfs, des lièvres, plein d’espèces d’oiseaux, des insectes, des petites grenouilles… On voit même des renards, des martres, des hérissons, des blaireaux ! Quand j’ai commencé ce projet, il n’y en avait pas beaucoup mais maintenant on dirait une jungle. Si vous venez à l’aube, cela ressemble à l’Amazonie !"

Ce retour d’espèces en tout genre aurait pu devenir le paradis des chasseurs, dans une région où les espaces sauvages se réduisent comme peau de chagrin à cause de l’urbanisation et de l’agriculture. Mais Randal leur fait la guerre et patrouille à l’aube ou tard la nuit à la recherche de lumières dans les champs. "Des chasseurs ont menacé de me tailler le visage et de crever mes pneus mais il en faudra beaucoup pour m’arrêter. Il y a toujours eu une tradition de chasse sur le domaine alors certains ont du mal à accepter l’idée que ce soit fini. Mais vous savez, toute tradition n’est pas bonne à préserver. Avant, on buvait l’eau des canalisations et aujourd’hui plus personne ne se dit que c’est une bonne idée."

L’ancien terrain de tennis reconverti en refuge pour quatre loutres confirme une fois de plus que Randal n’a pas beaucoup de points communs avec les précédents occupants du château. "Pour être honnête, je ne suis pas un grand fan de tennis, je suis plutôt branché UFC alors il ne me servait pas."

Contrairement aux idées reçues, le réensauvagement n’entraîne pas l’abandon complet de la terre. Pour comprendre l’évolution de cet oasis naturel, Randal Plunkett a dû se former en lisant, en écoutant et surtout en ouvrant les yeux. À ses débuts, il ne pouvait pas différencier un hêtre et un chêne et il devait régulièrement faire des recherches sur internet pour savoir ce qu’il avait en face de lui. "Ces petites plantes que vous voyez à vos pieds sont en fait des fleurs très anciennes et certaines sont médicinales. J’ai lu que celle-ci était bonne pour le ventre. C’est cela qui est amusant, c’est un voyage de découvertes infini." Une de ses dernières expériences en date : essayer de réintroduire des abeilles noires, pas loin de l’extinction en Irlande.

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Accusé de "bousiller le domaine"

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Ce retour à une terre sauvage il y a huit ans n’a pas été un voyage facile. Certains membres de sa famille l’accusent de vouloir "bousiller le domaine" et le préviennent que les animaux détruiront tout sur leur passage s’il ne les limite pas. Pourtant, Randal est persuadé que quelque chose d’aussi puissant que la nature n’a pas besoin d’intervention humaine. De plus, en transformant des terres agricoles très rentables, l’héritier a perdu 25% des revenus du château et il ne reçoit aucune aide de l’État ou de l’Union européenne, bien que son domaine a rejoint Rewilding Europe, une organisation hollandaise qui travaille à recréer des espaces plus sauvages. Alors pour remplir les caisses de Dunsany, Randal travaille dur et réalise ses propres films d’horreur avec sa boîte de production. Sans surprise, certaines scènes ont été tournées dans son domaine.

Le Lord irlandais espère encourager d’autres personnes à suivre son exemple. "C’est une guerre pour le changement climatique et si on veut vivre encore plusieurs générations, il faut changer nos modes de vie. Tout le monde peut aider : vous pouvez arrêter de tondre votre pelouse ou mettre des fleurs à votre fenêtre si vous habitez en ville." La seule empreinte qu’il s’autorise à laisser ici est quelques arbres plantés pour son plaisir personnel, il l’admet, même s’il sait qu’il ne les verra pas grandir. "La prochaine génération fera tous ces grands changements et moi je leur prépare juste le terrain d’action."

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