Né en 1970 à Gaza, Wael Al Dahdouh travaille depuis 2004 pour la chaîne d'information qatarie. ©Radio France - Frédéric Métézeau
Né en 1970 à Gaza, Wael Al Dahdouh travaille depuis 2004 pour la chaîne d'information qatarie. ©Radio France - Frédéric Métézeau
Né en 1970 à Gaza, Wael Al Dahdouh travaille depuis 2004 pour la chaîne d'information qatarie. ©Radio France - Frédéric Métézeau
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Résumé

Les employés palestiniens de la chaîne Al Jazeera ont connu deux traumatismes. Mercredi, l'une de leurs reporters était tuée à Jénine, en Cisjordanie. Le 15 mai 2021, leurs locaux de Gaza étaient détruits par un bombardement israélien. L'emblématique correspondant gazaoui Wael Al-Dahdouh fait face.

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"La tour s'écroule. La tour s'écroule. La tour s'écroule. La tour s'écroule. La tour s'écroule." En direct sur Al Jazeera, ce samedi 15 mai 2021 au milieu de l'après-midi, Wael Al-Dahdouh commente en direct l'effondrement de la tour qui abritait ses bureaux. À cinq reprises, il raconte l'impensable : le bâtiment bleu et blanc, parmi les plus hauts de Gaza avec ses gigantesques antennes sur le toit, s'écroule comme un château de cartes dans un nuage de poussière.

J'ai vécu ce moment à la fois comme être humain et comme journaliste.

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"Je sentais que quelque chose s'écroulait en moi. C'est très lourd de repenser à tous ces souvenirs. Les heures à travailler, les rêves, les projets, les peurs, les moments joyeux et les moments tristes, toute une vie en train de s'écrouler. Nous avons passé plus de temps dans ce bureau qu'à la maison" se souvient le journaliste de cinquante-deux ans qui nous reçoit dans les locaux provisoires de sa chaîne.

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Contrairement à d'autres bombardements, celui-là n'a pas fait de victimes car l'armée israélienne avait prévenu les résidents de l'immeuble. Ultérieurement, elle a expliqué avoir visé spécifiquement cette tour car elle aurait abrité des bureaux du Hamas, le mouvement islamiste au pouvoir à Gaza considéré comme terroriste par Israël, les États-Unis et l'Union européenne. Wael fait part de ses doutes : "Je ne pense pas que cette affirmation soit vraie. C'est une tentative pour justifier une mauvaise décision. Nous avons travaillé des années dans cet endroit et nous n'avons pas vu d'hommes armés du Hamas, du Djihad ou de n'importe quel autre parti.

Israël a les capacités et les technologies pour cibler un appartement en particulier sans détruire entièrement la tour.

Là, des dizaines de familles ont été punies et des dizaines de bureaux de journalistes ont été visés, notamment Al Jazeera et Associated Press qui est un symbole de la souveraineté américaine. Beaucoup d'Israéliens disent que c'était une mauvaise décision et qu'Israël en a payé le prix..." Il est vrai que cette frappe a fâché jusqu'à Joe Biden, le président américain  pourtant allié d'Israël.

Une peinture offerte par une fidèle téléspectatrice

Comme dans n'importe quelle rédaction télévisuelle du monde, les bureaux sont encombrés d'ordinateurs, de grands écrans de télé et de matériel de reportage. Mais entre deux canapés dans l'espace de détente, trône un tableau. Une peinture naïve qui représente la destruction de la tour filmée par une caméra d'Al Jazeera. "C'est le tableau d'une fan. Elle a vu les images de la tour Al Jazeera à terre. Ca représente la tour détruite mais Al Jazeera garde les yeux et les objectifs ouverts. Malgré toutes les destructions, Al Jazeera a continué à couvrir cette agression comme si notre bureau n'avait pas été détruit. Par respect, Al Jazeera mérite bien cet honneur de recevoir une peinture" estime Wael.

Devant la peinture offerte par une téléspectatrice, Wael Al Dahdouh affirme qu'il n'a jamais vu d'hommes armés dans son immeuble.
Devant la peinture offerte par une téléspectatrice, Wael Al Dahdouh affirme qu'il n'a jamais vu d'hommes armés dans son immeuble.
© Radio France - Frédéric Métézeau

Dimanche, Al Jazeera va s'installer dans ses nouveaux locaux à Gaza. Cela aurait dû être un jour de fête, comme une renaissance et une revanche sur le sort. Mais la mort de sa collègue Shireen Abu Akleh, mercredi matin à Jénine dans le nord de la Cisjordanie occupée, est un choc encore plus grand. Il en parle comme si elle était toujours là :

Shirin est vraiment une super journaliste.

Très célèbre aussi, c’est une personne incroyable et ce qui s’est passé est un très très grand choc. Malheureusement, c’est une autre attaque de l’armée israélienne, un an après la guerre au moment où nous rouvrons nos bureaux détruits l’année dernière… C’est un deuxième choc pour nous. Ca rend les choses plus compliquées, plus difficiles et plus tristes. Il doit y avoir une réaction dans la communauté internationale de ceux qui suivent ce dossier."

Hommage à la journaliste Shireen Abu Akleh à Londres le 12 mai 2022.
Hommage à la journaliste Shireen Abu Akleh à Londres le 12 mai 2022.
© Getty - Guy Smallman

Gaza, Jérusalem et rien d'autre

À l'origine, Wael aurait voulu être médecin. Il aurait dû partir étudier en Irak mais pour avoir participé à la première intifada il a passé sept ans dans une prison israélienne après avoir eu son bac en 1988. Finalement, il a étudié le journalisme et les relations internationales et travaillé pour le journal local Al Quds, la chaîne saoudienne Al Arabiya et depuis 2004 Al Jazeera. Enfermé ici comme l'essentiel de ses compatriotes, coincé entre l'Égypte et Israël, Wael Al-Dahdouh ne sort pas de l'enclave où il a beaucoup de travail et cela ne le dérange pas : "Non vraiment pas ! N'importe quel journaliste désire aller en mission à l'extérieur mais l'endroit le plus important c'est Gaza ! Le seul lieu où j'aimerais aller, c'est Jérusalem." La ville trois fois sainte est la capitale rêvée d'un futur État indépendant pour les Palestiniens. C'est aussi la ville natale de Shireen Abu Akleh où elle sera enterrée ce vendredi après-midi. Depuis Gaza, Wael Al-Dahdouh suivra ses obsèques en direct sur Al Jazeera.