Un objet chez Pierre Deladonchamps, à Nancy, symbole d'attente et de réflexion, et photo de Jean-Baptiste, à Paris, qui n'a pas conservé sa barbe pour user au mieux de masques.
Un objet chez Pierre Deladonchamps, à Nancy, symbole d'attente et de réflexion, et photo de Jean-Baptiste, à Paris, qui n'a pas conservé sa barbe pour user au mieux de masques. - Pierre Deladonchamps / Jean-Baptiste
Un objet chez Pierre Deladonchamps, à Nancy, symbole d'attente et de réflexion, et photo de Jean-Baptiste, à Paris, qui n'a pas conservé sa barbe pour user au mieux de masques. - Pierre Deladonchamps / Jean-Baptiste
Un objet chez Pierre Deladonchamps, à Nancy, symbole d'attente et de réflexion, et photo de Jean-Baptiste, à Paris, qui n'a pas conservé sa barbe pour user au mieux de masques. - Pierre Deladonchamps / Jean-Baptiste
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Ils se connaissent à peine, sans réelle rencontre. Mais ils partagent à distance un appartement et aussi désormais la confrontation à la mort foudroyante du Covid-19 et le deuil bouleversé en ce temps de confinement. Le comédien nous reparle trois semaines après un premier entretien et l'infirmier installé dans son autre chez lui se livre sur son quotidien à l'hôpital.

Un lieu commun les unit, et presque un destin : combattre le Covid-19. C'est dans l'appartement parisien du comédien Pierre Deladonchamps que Jean-Baptiste, infirmier, se repose des heures passées au service de réanimation de l'hôpital Saint-Louis. Préférant rester anonyme, le jeune trentenaire a emménagé le 19 mars dernier dans ce pied-à-terre pour commencer à travailler dès le lendemain en zone Covid (écoutez le ci-dessus à partir de 8'24").

L'épreuve de la mort et d'un deuil si "différent"

Pierre Deladonchamps se souvient encore de notre premier entretien, mais il a oublié précisément combien de semaines se sont écoulées. Trois exactement depuis cette conversation au cours de laquelle, de son fief nancéien, il nous expliquait notamment pourquoi avoir proposé à un soignant sur les réseaux sociaux ce logement. La conversation reprend avant le week end pascal et la nouvelle allocution d'Emmanuel Macron, et au début des vacances pour sa petite fille à qui il a eu tant de plaisir à faire l'école à la maison. Celui qui s'est mis à la cigarette électronique pour protéger ses poumons est aujourd'hui meurtri :

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J'ai perdu entre temps un ami très cher du Covid, cela m'a beaucoup affecté. Cela a été assez fulgurant. Une personne âgée, mais bon, quand même. C'était assez éprouvant. Je le savais une personne à risques et donc qu'il ne fallait surtout pas qu'il l'attrape. Et quand il l'a attrapé, j'étais très pessimiste dès le début. Il est décédé le 1er avril et il avait été hospitalisé quatre jours plus tôt_._

La mort, brutale, a frappé et le deuil a été bouleversé par la pandémie et ses conséquences : 

Je suis très proche de sa famille. Du coup, je l'avais au téléphone tout le temps, notamment sa fille. Pendant la maladie, quand il est décédé et quand a eu lieu l'enterrement. On voit bien à quel point tout est différent. Les gens ne peuvent pas se toucher, portent un masque, l'enterrement est réduit à quelques personnes. On ne peut pas le voir avant qu'il ne soit mis en bière. Il y a plein de choses très violentes pour le deuil des gens.

Le comédien et ami ira se recueillir dès que possible sur la tombe et la famille a déjà prévu "une journée pas forcément de deuil mais de rassemblement plutôt festif et plutôt joyeux pour lui rendre hommage, avec tous les gens qui n'ont pas pu être là à ses funérailles". Plus généralement, il reste sans colères mais avec son point de vue sur certains manquements.

A Paris, dans l'appartement de Pierre Deladonchamps, Jean-Baptiste évoque lui aussi ce trauma pour les familles et les proches, vécu depuis son service de réanimation. Venu en renfort de Nantes, l'infirmier qui exerce depuis 2009 confie à quel point cela a été très difficile : 

Il n'y avait pas de visite autorisée au départ, c'était vraiment compliqué. On a vraiment beaucoup discuté avec l'équipe pour savoir ce que l'on pouvait faire, comment on pouvait l'organiser. Et finalement, avec les médecins, nous avons quand même autorisé quelques visites, vraiment très réglementées. Et avec ça, cela va aussi 'soulager' l'équipe. 

"C'est très étrange comme communication puisque on s'est jamais vu de visu"

Les questions passent et chacun raconte son quotidien. Comment Pierre, inquiet d'"une crise économique qui va empirer", va enfin pouvoir se remettre à l'écriture de son film avec sa co scénariste ou revoir des films dramatiques. Comment Jean-Baptiste vit au jour le jour, traversant une capitale aux rues désertes "dans une ambiance assez bizarre" avant de passer douze heures à soigner un nombre inédit pour lui de patients gravement atteints. Jean-Baptiste qui vient de fêter "seul, chez moi, enfin chez Pierre Deladonchamps", ses 33 ans. Mais alors quel lien entre eux deux, réunis à distance au milieu de ce temps de pandémie et de confinement si particulier ? 

On s'appelle de temps en temps, on a quelques échanges de textos. Savoir si tout va bien. Voilà, finalement, c'est très étrange comme communication puisque on s'est jamais vu de visu. On ne se connaît pas. Malgré tout, on a un lien, comment dire, forcé d'être là. Puisque le contexte fait que je suis dans son appartement. 

L'infirmier de reconnaître avec un grand sourire qu'il avait vu l'acteur sur des affiches mais sans faire le rapprochement. Il attend un grand écran pour découvrir un de ses films.

Souvenir de l'anniversaire de Jean-Baptiste, chez Pierre Deladonchamps, avec le système D.
Souvenir de l'anniversaire de Jean-Baptiste, chez Pierre Deladonchamps, avec le système D.
- Jean-Baptiste

A Nancy, Pierre Deladonchamps, confirme ce lien qui "ne s'est pas particulièrement tissé", en particulier à cause du travail très prenant de son locataire à titre gracieux. Il y a des textos pratiques ou pour savoir comment va Jean-Baptiste. Mais "c'est quand même difficile malgré tout d'établir un lien, alors qu'on ne s'est jamais rencontrés. Cela reste encore un petit peu abstrait et je pense que ça sera plus facile quand on pourra se voir en vrai, prendre un verre et discuter un petit peu. C'est en prévision d'un lien qui pourrait peut être avoir lieu par la suite. Après, moi, je ne lui demande rien et je ne vais pas me forcer à avoir un lien avec lui parce que je lui ai prêté mon appartement". Et d'ajouter : 

"Il y a une forme de pudeur aussi, on n'a pas une proximité qui fait que l'on peut tout se raconter."

A Paris, l'infirmier qui aime tant à réanimer se dit "très agréablement surpris, impressionné par l'engagement de tous les personnels soignants et même de ceux qui gèrent l'hôpital, unis dans cette crise". Et, préoccupé par un "après confinement qui reste une grande énigme", il reste "assez admiratif d'un geste d'une grande générosité" qui lui permet de continuer à soigner et de bénéficier d'un "nouvel apprentissage professionnel", avec "un sentiment d'utilité que je n'ai jamais ressenti aussi fort".

Si Jean-Baptiste n'a pas vue sur la rue, il a la chance d’un extérieur qui lui permet quelques observations d’oiseaux, comme ici une mésange charbonnière.
Si Jean-Baptiste n'a pas vue sur la rue, il a la chance d’un extérieur qui lui permet quelques observations d’oiseaux, comme ici une mésange charbonnière.
- Jean-Baptiste