Johanna Tordjman
Johanna Tordjman
Johanna Tordjman - Johanna Tordjman
Johanna Tordjman - Johanna Tordjman
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Résumé

La solitude, l’éloignement de sa famille, de ses modèles, la gravité du moment… Malgré tout ce qui lui pèse, l’artiste, confinée seule à Paris, continue à peindre et à explorer. Quitte à oser la nudité.

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Au bout du fil, la voix est un peu moins enjouée que la première fois, les rires un peu moins forts. Nous avions appelé Johanna Tordjman au jour 2 du confinement. L’artiste venait de lancer un appel sur Instagram pour que ses abonnés lui envoient des photos d’eux, chez eux. Confinée, seule, dans son appartement du 20e arrondissement de Paris, elle avait déjà reçu une centaine de clichés et réalisé deux toiles. Avec l’appétit, l’enthousiasme, la curiosité qui la caractérisent. Aujourd’hui, jour 18, Johanna  Tordjman continue de peindre et de s’amuser de tout (de ce short des Orlando Magic notamment qu’elle ne quitte plus). Mais pas forcément tous les jours. La solitude, l’éloignement de ses proches, de ses modèles et la gravité du contexte pèsent. Et amène l’artiste aussi, peut-être, à se mettre d’autant plus à nu. Au propre, comme au figuré. 

Quand on vous a appelé la première fois, c’était le jour 2 du confinement. Au jour 18, vous reste-t-il de la peinture, des pinceaux, des toiles ?

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Presque plus. Là, je suis vraiment quasiment à sec de peinture. Il doit ne me rester que des couleurs que je n'utilise jamais. Du vert… que des couleurs d'accompagnements et plus du tout des couleurs de peau. Donc là, je peux peindre des gens en monochrome peaux vertes, ça peut être un style ! 

Vous aviez alors déjà réalisé deux toiles. Vous en êtes à combien ?

Je dois en être à une petite dizaine. Je n'ai pas peint tous les jours parce que j'ai eu des moments un petit peu plus "down" que d'autres, j'avais tout sauf envie de peindre. 

Toujours à partir de photos que des gens vous ont envoyées ?

Toujours le même concept. Après notre premier entretien, j'en ai encore reçu cent de plus. (...) Elles sont beaucoup moins festives qu'au départ. Avant, il y avait beaucoup de gens qui dansaient, qui faisaient de la musique, qui s'amusaient avec les deux, trois personnes avec qui ils vivaient, etc. Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de photos dans des lits. Des gens seuls dans leur couette... vraiment des gens seuls qui s’isolent. J'ai l'impression que les gens ont besoin de couper un peu. Au départ, il y avait tout ce truc autour de l’application House Party où les gens parlent tout le temps. J'ai l'impression que ça se calme parce que c'est pesant aussi, je pense, d'être tout le temps en train de raconter le néant. (...) Je pense que les gens prennent conscience des chiffres aussi (ndlr : au matin du jour 18, le nombre de morts en France dus au coronavirus a dépassé les 4 500 à l'hôpital)

Et je me suis utilisée moi même, je me suis mis en scène dans mon quotidien. Justement, un des jours où je n'étais pas en forme, parce que je pensais être quelqu'un de toujours très positif et de résilient. Et en fait pas trop ! 

Il s'agit de la toile sur laquelle on vous voit nue ?

Exactement. En fait, le rapport à mon propre corps me faisait peur. J'ai commencé à être effrayée de ce que je pouvais faire subir à d'autres, avec les germes potentiels que je portais. Après le discours de Macron qui n'arrêtait pas de dire que nous étions “en guerre”, j'avais pris vachement de recul en me disant “ouais c'est un peu fort”. Et au final, je me suis rendue compte que c'étaient nos corps qui pouvaient être les armes, même si c'est un peu fort comme terme, mais c'est nous qui véhiculons le virus, c'est nous qui pouvons être facteurs de quelque chose de très dangereux (…) C'est vraiment pour ça que j'ai voulu mettre mon corps en scène, ce que je ne fais absolument jamais dans l'année, dans aucune circonstance. 

Pour vous, cela ne va pas être évident parce que votre manière de faire en temps normal c'est de passer du temps avec vos modèles avant de les prendre en photo et de les peindre. Ça, aujourd'hui, forcément, ce n’est plus possible. Comment cela transforme-t-il votre travail ?

Il y a des toiles qui restent fortes parce que justement j'y mets des côtés un peu négatifs que je n'ai pas envie de garder avec moi au quotidien. Je me nettoie un petit peu de mes émotions en peignant, ce qui fait du bien. Mais c'est vrai que, moi, ma rupture, elle est là ! Je suis seule dans le studio, quasiment vingt jours seule, seule. C'est vrai que ce n’est pas le plus marrant. 

Les toiles qui restent fortes c’est par exemple celle de ce père qui regarde son enfant ? 

Oui. En fait, c'est son neveu. Ça fait vraiment écho à mon histoire parce que j'ai un neveu incroyable qui a deux ans maintenant et qui me manque énormément. Je donnerais tout pour l’avoir de nouveau tout petit dans mes bras comme ça. Donc il y a vraiment une projection (…) Et aussi cette incertitude : qu'est-ce qu'on leur laisse ? Quel est le futur qu'on laisse à nos enfants et aux jeunes générations ? Celle-ci, elle m'a vraiment touchée quand je l'ai faite.

Parce que vous n'avez pas rencontré les modèles mais vous vous êtes dit, “ça pourrait être moi” ?

Oui, j'ai mis le manque que j'ai au travers de l'histoire de quelqu'un d'autre. C'est souvent ce que je fais en général. Il y a vraiment ce côté là où je raconte mon histoire à travers celle des gens. Je pense que c'est simplement l'empathie qui fait ça. Mais quand là, l'histoire est vraiment calquée sur la mienne, c'est encore un peu plus facile de le réaliser.

Et vous, ce confinement, humainement, artistiquement, il vous fait évoluer ?

Humainement, vraiment. Parce que mon travail, heureusement et malheureusement, est très prenant. Donc, j'ai négligé beaucoup ma famille. (...) Aujourd'hui, je me dis que je ne peux pas, qu’il faut que j'arrête de mettre au second plan les choses qui ont fait que j'ai la chance de pouvoir faire ce que je fais aujourd'hui et d'être qui je suis. C'est grâce à mes piliers. Et de mettre entre parenthèses mes piliers dans l’année, ce n'est pas une bonne idée du tout. Malheureusement, parfois, dans nos vies, on fait des sacrifices qui ne sont pas toujours les bons. (...)

Et artistiquement, (...)  aujourd’hui, en parallèle de ces toiles liées au confinement, j'essaie d'avancer sur mon expo pour avoir une fenêtre sur le futur. De continuer ce que j'avais entamé avant le confinement aussi, pour justement ne pas m'enfermer dans quelque chose qui j'espère sera très éphémère.

C'est une manière, peut-être, de sortir un peu du confinement, de reprendre le travail que vous avez laissé juste avant.

Oui, tout à fait. Parce qu'au départ, comme je le disais la dernière fois et ce n'était pas du tout négatif, le sujet (ndlr : peindre les gens qui lui envoient leurs photos de confinement) était “une blague", c'était vraiment un accident (…) Mais aujourd'hui, ça fait longtemps que je suis dessus ! Ce n'est pas que je me lasse, pas du tout, parce que ça m'intéresse vraiment, mais il y a aussi l’agenda de départ, celui d’avant le confinement, qui demandent à exister.

En deux mots, quel est ce projet ?

Ça s'appelle “Pastèques et Paraboles”. J'ai lancé ça il y a un peu plus d'un an, et l'acte 3 est lié aux objets qui nous rappellent notre héritage. Par exemple, quand ma grand-mère est venue d'Algérie après la guerre, elle n’a emporté avec elle qu'un tabouret, un tout petit tabouret. Pourquoi ce tabouret ? Je n’ai toujours pas demandé à ma grand-mère, dès que je sors d'ici, je vais la voir pour avoir la réponse. (...) Je n'ai pas envie de mettre ça en stand by parce que c'est vraiment ce qui me fait vivre depuis quelque temps avec passion. En fait, c’est toujours la même histoire : avec le confinement, je rentre dans le quotidien des gens, avec cet autre projet, je rentre dans l'intimité des gens. J'aime aller à la rencontre des autres. Ce qui rend mon confinement très difficile !