Autoportrait. Tel-Aviv, 24 avril 2020.
Autoportrait. Tel-Aviv, 24 avril 2020. ©Radio France - Nadav Lapid
Autoportrait. Tel-Aviv, 24 avril 2020. ©Radio France - Nadav Lapid
Autoportrait. Tel-Aviv, 24 avril 2020. ©Radio France - Nadav Lapid
Publicité

Cinéaste, Nadav Lapid vit à Tel-Aviv. Ours d’Or à Berlin en 2019 pour "Synonymes", il est confiné depuis début mars chez lui, prend le temps de découvrir son petit garçon d’un an et demi, finit de monter son film qui s’appellera "Le genou", et voudrait croire que le monde va peut-être changer.

Nadav Lapid est cinéaste. La dernière fois que nous avions de ses nouvelles (dans le journal Libération, 8-9 février), nous apprenions qu’il tournait son quatrième long-métrage dans le désert d'Arabah, à la frontière entre Israël et la Jordanie. C’était en décembre dernier. Ours d’Or à Berlin en 2019 pour Synonymes, il est confiné depuis début mars chez lui, à Tel-Aviv, prend le temps de découvrir son petit garçon d’un an et demi, finit de monter son film et voudrait croire que le monde va peut-être changer.

Il avait dit "Oui, avec plaisir " à ma proposition d’un entretien dans la foulée, mais à mon souhait de confirmation du rendez-vous, il répondait d’un sms laconique trois soirs plus tard : "Journées ultra-chargées, appelons-nous vers 20h45".

Publicité

Comment ce cinéaste intense et survolté qui fonctionne à l’électrochoc pendant les tournages, courant la planète pour aller cueillir les récompenses de son dernier film, vit-il aujourd'hui son enfermement, comment voit-il la situation en Israël et le monde de sa fenêtre à l’heure où nous nous parlons ? Qu’en est-il du temps pour cet hyper actif qui a fait de l’urgence une éthique, un élan vital à sa création ?

Regard sur la ville

Nadav Lapid vit au centre ouest, tout près de la plage. Ne pas pouvoir voir la mer en ce moment, lui manque. Son confinement chez lui a commencé bien plus tôt que pour les autres. A Paris, pour les besoins de son prochain film, il est rentré à Tel-Aviv aussitôt la décision du gouvernement israélien de confiner tous ceux qui venaient de France. Quand il est sorti de ses quatorze jours d’enfermement, c’est le pays tout entier qui était confiné.

En temps normal, la ville accueille des milliers de touristes, notamment au mois d’avril avec les fêtes de Pâques - poumon effervescent qui ne dort pas la nuit : comment voit-il Tel-Aviv de ses fenêtres ? Vide, silencieuse, désertée et pourtant, baignée dans un printemps magnifique. 

"Je regarde les rues, les immeubles, les arbres, je sens la température qui monte, l'excitation du printemps"  

Et personne n'est là pour en profiter. Que fait-il de ses journées ? Il travaille au montage de son film, proche mais à distance avec sa monteuse qui vit aussi à Tel-Aviv, converse en vidéo, communique via WhatsApp, se demande quel est l’avenir de ce film, est préoccupé par les conditions du montage auxquelles il n’est pas habitué, s’en inquiète. Et puis, il passe du temps avec son bébé, une manière de reconnaître au confinement une éclaircie.

J’ai l’impression que je suis en train de le découvrir, il a un an et demi. Il est né, et trois jours après je partais pour Paris pendant un mois et demi pour faire le mixage de Synonymes. Trois mois plus tard, il y a eu Berlin et l’Ours d’Or, puis j’ai fait pas mal de déplacements à l’étranger pour le film, et j’étais bien occupé. Là, je passe du temps avec lui. Oh je le connaissais déjà très bien, mais j’ai l’impression de le découvrir d’une manière plus profonde et c’est agréable. 

Il lit les journaux israéliens, Le Monde, Libération, essaie d’écrire, a bien du mal à se concentrer, difficile de trouver le lest qui ancre en ce temps d’épidémie, difficile de trouver de l’excitation à écrire sur cette réalité-là.

"D’un autre côté, comme c’est étrange de commencer à écrire des scènes où les gens se touchent et s’embrassent." Alors, le voilà entre deux eaux, un présent qu’il espère éphémère et un futur qui lui paraît lointain. "Je me sens bloqué, ça me met dans un drôle d’état."

Intérieur. Celui à qui il dit tout. A ses côtés, une paire d'haltères.
Intérieur. Celui à qui il dit tout. A ses côtés, une paire d'haltères.
- Nadav Lapid

"Je ne sais pas sur quel monde je dois écrire. Écrire sur le monde du virus, ça ne m’intéresse pas trop je dois avouer, mais écrire sur le monde hors virus paraîtrait, je ne sais pas, détaché"

Il eut son temps lui aussi de fascination pour la télévision où se mêlaient crise sanitaire et crise politique, déprime assurée avec ses avalanches de décomptes des morts, des entrées en réanimation, des sorties, des comparaisons avec les autres pays, des statistiques à longueur de journées - litanies anxiogènes dont il s’est senti doublement prisonnier – l’enfermement chez soi, considéré comme la première des prisons. De l’impossibilité de se concentrer sur d’autres choses qui n’ont rien à voir avec la pandémie.

Il est sceptique quand on lui demande des nouvelles de la situation en Israël aujourd’hui – car un premier réflexe surgit, son pessimisme. Il voudrait voir un ciel bleu mais non.

Un alter ego

Je pense à son héros magnifique, Yoav, son alter ego dans Synonymes, je voudrais lui parler du film, du temps dans le film et de son sens sûr de l’esthétisme. Je me souviens qu’il a dit avoir un instinct esthétique "ultra israélien", que ses films étaient toujours un poème à ce pays, que le conflit était tellement ancré en lui qu’il avait colonisé son goût – autant ce qui était beau que ce qui était moche. 

La Grande table culture
27 min

Je repense à son jeune héros, Yoav qui, dans Synonymes, choisit de venir habiter à Paris parce que son pays le rend fou. Il erre dans la ville le regard au sol, le temps ne passe pas, le temps passe, sans argent sans papiers, seul avec la poésie des trottoirs, il rejette violemment sa langue natale, apprend passionnément les mots du Dictionnaire de la langue française. "Il n’a pas de territoire mais des histoires à raconter, c’est très juif", résume le cinéaste. Avant Synonymes, il y eut L’Institutrice (2014) et Le Policier (2012), largement autobiographiques eux aussi, mais Synonymes, dit-il, est le plus personnel de ses films.

Et le monde, comment voyez-vous le monde ? Croyez-vous qu’il va changer ?

J’ai tendance à croire que les choses vont continuer de la même manière et en même temps, je veux lutter contre mon pessimisme, j’ai envie de dire oui ça va peut-être changer, peut-être secouer la pensée, c’est déjà quelque chose de positif, obliger les gens à examiner leur connaissance de la vie et d’eux-mêmes.

Exigence - Intensité – Combativité – Radicalité – Exaltation – Électrochoc – Obsession - sont les mots qu’on utilise ici pour parler du cinéaste qu’il est et du cinéma qu’il fait. Je voudrais lui demander s’il est d’accord, s’il se reconnaît. Il me parle du printemps derrière la fenêtre qu’il ne pourra pas aller voir de près, j’oublie de lui poser la question…

Intérieur extérieur. Le printemps derrière la fenêtre
Intérieur extérieur. Le printemps derrière la fenêtre
- Nadav Lapid

Éléments de biographie

Nadav Lapid, né en 1975, à Tel-Aviv, a été journaliste, romancier avant d’être cinéaste. Après des études de philosophie, il commence par rédiger des articles sur le sport pour une revue hebdomadaire. Époque de jeunesse où il écrit aussi des nouvelles. Publiées en Israël (en 2001), elles ont paru en France aux éditions Actes Sud en 2010, sous la forme d’un recueil, Danse encore. On retrouve son style, on le reconnaît dans ces images qui surgissent à la lecture, dans le choix de mots jamais anodins, dans chacune de ces quatre histoires qui promènent un même jeune narrateur, en colère ou contemplatif, enragé ou secret, amoureux silencieux qui veut écrire, remplit des pages et des carnets de prose subtile, s’interroge sur le désir, la beauté, les contradictions d’une société israélienne contemporaine ou les désarrois d’un monde toujours en état de choc.

Extrait.  Nouvelle 2. "Tamar"

« J’étais venu te rendre visite au village. Voir ta maison. Je m’apprête à partir, tu m’accompagnes jusqu’à la porte, surtout du regard puisque tu te tiens encore sur cette frontière intangible entre le salon et la cuisine, occupée à replacer les chaises en rotin autour de la table en bois rectangulaire (incontournable à la campagne), c’est là que nous sommes restés assis pendant l’heure que j’ai passée ici, le bip des informations de sept heures m’avait accueilli à l’arrivée, on a surtout parlé d’amis d’enfance communs, tu as souri à plusieurs reprises, tes lèvres charnues se sont étirées sur la largeur de ton visage, s’écartant vers les joues, toutes minces l’espace d’un instant, tandis que, des yeux, tu me disais tout le temps : non. Un murmure, presque un silence mais ininterrompu, qui chuchotait ton refus, sans la moindre hésitation, rien que des non, non, non qui me privaient même du rêve. 

Cependant moi, je n’espère qu’une chose : une illumination vibrante comme le lamento le plus aigu qu’une fragile soprano lancerait dans son bain et qui monterait de derrière le rideau avec le même accent étranger que celui qui s’élève parfois de la fenêtre de l’immeuble du coin, une illumination (p.91). »

Danse encore, éd. Actes Sud 2010, traduction de l'hébreu par Laurence Sendrowicz
Danse encore, éd. Actes Sud 2010, traduction de l'hébreu par Laurence Sendrowicz
- Nadav Lapid

Avec la collaboration, pour le montage sonore, de Nathalie Lopes

L'équipe