Martin Argyroglo capture des instants de vie de sa fenêtre durant le confinement, Paris, avril 2020
Martin Argyroglo capture des instants de vie de sa fenêtre durant le confinement, Paris, avril 2020
Martin Argyroglo capture des instants de vie de sa fenêtre durant le confinement, Paris, avril 2020 - Sonia Rabhi
Martin Argyroglo capture des instants de vie de sa fenêtre durant le confinement, Paris, avril 2020 - Sonia Rabhi
Martin Argyroglo capture des instants de vie de sa fenêtre durant le confinement, Paris, avril 2020 - Sonia Rabhi
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Résumé

D’habitude, Martin Argyroglo photographie l’architecture et des scènes de spectacle vivant. Son travail s’est arrêté net avec le début du confinement. C’est donc de chez lui, en haut d’une tour du nord-est parisien, qu’il a décidé de photographier nos quotidiens si bouleversés.

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Martin Argyroglo est un photographe indépendant, spécialisé en architecture et en spectacle vivant qui travaille "essentiellement à la commande". Le 11 janvier 2015, sa photographie baptisée par les internautes Le Crayon guidant le peuple avait fait la une de l'Obs et le tour du monde...

Le début du confinement a entraîné l’annulation de toutes ses missions. Il est donc confiné chez lui, dans les derniers étages d’une tour du quartier populaire de la place des Fêtes, à Paris, avec son fils de trois ans et sa compagne. De ce confinement est née une série de photos, Fenêtres sur tour - confinement 2020 - Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne, qui était au départ une simple initiative pour poursuivre la photographie et quelque part, tromper l’ennui mais est devenue pour le photographe, une manière de témoigner d’un quotidien bouleversé. 

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Trois ou quatre jours après le début du confinement, le photographe assiste depuis sa fenêtre à un contrôle de police qui semble mal tourner. "Plusieurs fourgons étaient arrivés, j’ai remarqué une femme en train de se faire menotter…." Mais difficile de voir les détails de la rue de si haut, il prend alors un téléobjectif et commence toute une série de photos. "C’était un peu comme le héros de Hitchcock qui voulait comprendre ce qu’il se passait, peut-être mettre au jour un drame, en l’occurence, possiblement une violence policière", raconte-t-il. Cela n’a pas été le cas mais c’est ainsi que l’envie de photographier les scènes de vie qu’il observe depuis sa fenêtre est née, même s'il ne se passe "pas grand chose".

La photo d'un contrôle de police qui a lancé la série "Fenêtres sur tour - confinement 2020 - Tentatives d'épuisement d'une vue parisienne" de Martin Argyroglo
La photo d'un contrôle de police qui a lancé la série "Fenêtres sur tour - confinement 2020 - Tentatives d'épuisement d'une vue parisienne" de Martin Argyroglo
- Martin Argyroglo

En un mois, il a fait plus d’un millier d'images et en publie quelques-unes sur les réseaux sociaux ou son site internet, sans réellement savoir à quoi cela aboutira par la suite. "Pour l’instant, je compile les photos. C’est aussi pour cela que j’ai donné ce titre-là : ‘Tentatives d’épuisement d’une vue parisienne’, en référence à Georges Perec." À l’image de l’écrivain installé dans un café et qui pendant trois jours, avait pris note de tout ce qu’il voyait (expérience qui avait été renouvelée à la radio, sur France Culture, où Georges Perec avait décrit pendant plus de six heures le spectacle de la rue), le photographe compile les instants de vie dont il est témoin avec son téléobjectif. Quitte à entrer dans l’intimité des gens : 

J’essaie qu’ils ne soient pas trop reconnaissables, ni identifiables mais c’est un peu le jeu du projet aussi. C’est de rester en contact avec des gens, malgré tout et de voir que des gens habitent toujours cette ville, c’est rassurant. Tous les espaces des balcons, des fenêtres sont souvent sur-investis dès qu’il fait beau… Tout le monde se voit et tout le monde voit tout le monde. 

En savoir plus : Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978

Le photographe capture des instants de vie dans les immeubles de son quartier
Le photographe capture des instants de vie dans les immeubles de son quartier
- Martin Argyroglo

Un rapport à l’image bien différent en ces temps de confinement. Désormais, le photographe ne travaille plus qu’au téléobjectif, dont il ne se sert jamais en temps normal. Les angles "larges et ouverts" de ses photos habituelles ont laissé place à des plans très serrés, "comme des échantillons, des morceaux de réalité que l’on découpe" et l’impression d’être un "photographe sportif ou de safari", disciplines que Martin Argyroglo ne maîtrise pas du tout. 

C’est très bizarre pour un photographe d’être confiné. En général, nous avons plutôt l’habitude de travailler en mouvement. C’est un peu la condition pour réussir des images, en cherchant des angles, etc. Là, on est vraiment passif au niveau du corps, il n’y a que l’oeil qui est en action. Corporellement, c’est très différent. Les perspectives sont complètement chamboulées. Comme je suis très haut, toutes les vues sont écrasées dès qu’il y a des gens au sol… C’est pour témoigner à ma façon, même si je ne peux pas être sur le terrain. En tant que photographe d’architecture, j’aurais rêvé de faire un très beau projet sur le Paris complètement vide. Cela aurait été un projet magnifique. Mais je reste confiné comme tout le monde et je n’ai pas de carte de presse, donc à moins de témoigner dans mon kilomètre immédiat, je ne peux pas sortir. Il fallait trouver une autre manière de témoigner.

Témoigner d’une ville "singulièrement calme", dont chaque son, même le plus faible ressort. "Il y a un manque de consistance très étonnant, comme s’il ne restait que l’enveloppe, sans rien à l’intérieur". Disparus les bruits des voitures, de la foule… pour laisser place à un nouveau visage de la ville. Un quotidien "vide, qui se répète avec les mêmes personnes, les mêmes immeubles".

"Un ville singulièrement calme, dont chaque son, même le plus faible ressort" explique Martin Argyroglo
"Un ville singulièrement calme, dont chaque son, même le plus faible ressort" explique Martin Argyroglo
- Martin Argyroglo

Martin Argyroglo ne cache pas son inquiétude de voir une grande partie des photographes confinés. "C’est un danger qu’on ne puisse pas témoigner de cette période, qu’il n’y ait pas de journalistes sur le terrain, de faiseurs d’images en tout genre, cela va faire un manque cruel de documents. Cela reste important de continuer malgré tout, chacun dans sa pratique, de faire des images, de continuer à témoigner, de documenter surtout." Même et peut-être encore plus, si ce sont des particuliers qui le font, notamment sur les réseaux sociaux où le #LaVueDepuisMonConfinement a vu le jour la semaine dernière (un hashtag lancé par le YouTubeur Amixem dans l'une de ses vidéos, visiblement parti d'une plaisanterie, et qui s'est en fait très vite retrouvé dans les top tendances de Twitter). Un partage qui ne serait pas possible sans les réseaux sociaux et des publications très informatives qui permettront, à leur manière, de documenter, estime le photographe. 

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Pour l’après-confinement, Martin Argyroglo s’attend à un redémarrage difficile, comme pour les autres photographes et les métiers indépendants globalement. Il s’interroge sur ce que devra être notre façon de travailler, nos modèles économiques, une fois sortis du confinement mais juge le moment encore prématuré pour en parler. "Avec plaisir" nous pourrons rediscuter à l’approche de la fin du confinement, "si je ne suis pas en prison", dit-il dans un demi-rire. "Les habitudes des photos ont changé depuis les années 1950, les gens n’aiment plus du tout être photographiés à leur insu donc on n’est jamais à l’abri d’une judiciarisation de ce rapport à l’image qui est tout de même nécessaire." 

Les gens se mettent à regarder aussi, surtout à 20 heures lorsqu’ils sont à leur fenêtre. Ils applaudissent les soignants mais ils se propulsent surtout dans le quotidien de leur quartier, pour faire des échanges, participer à quelque chose de collectif et cela passe par les regards.

Un instant que le photographe n’a pas mis en images car il a déjà été beaucoup abordé dans les médias et il se dit aussi septique sur la démarche. "Je trouve cela très très bien mais il y a de quoi se poser certaines questions : pourquoi ils sont applaudis, pourquoi ce sont des héros… Effectivement, ce sont des héros mais ils étaient des héros avant aussi et ils n’avaient pas de moyens non plus. Donc il y a ce problème-là à régler plus tard également."

Avant de raccrocher, Martin Argyroglo confie avoir pu réfléchir grâce à cette conversation. D’un travail qui était né "pour conserver la forme, garder la technique et continuer à photographier, cela va peut-être devenir autre chose." Réponse dans quelques semaines.