France Culture
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City songs 2
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En Jamaïque, entre 1966 et 1968, le rocksteady succède au ska euphorique et annonce l'avènement du reggae, tout en laissant une part belle aux voix sucrées et à l'introspection amoureuse, sous influence soul américaine.

En 1966, la soul devient la première influence musicale jamaïcaine. Quatre ans après l’indépendance, la ferveur est retombée et la réalité quotidienne a pris le dessus. Le tempo se ralentit et les morceaux optimistes concernant l’avenir de la nation comme Forward March Jamaica de Derrick Morgan, n’ont plus lieu d’être, remplacés par des chansons plus introspectives. Le *rocksteady * est le nom donné par un certain Busby, danseur émérite des dancehalls de Kingston au début des années soixante, à ses pas de danse plus lents et constant lors de ces *« midnight hours ». * L’expression se répand comme une traînée de poudre, désignant in extenso toutes les chansons plus lentes que le ska.

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Le terme est définitivement popularisé en 1966 par la chanson éponyme d’Alton Ellis, qui devient la première vedette soul jamaïcaine. Il commence parallèlement à interpréter des morceaux de Junior Walker ou de Johnny Taylor. Les autres chanteurs suivent le mouvement. Bob Marley se prend pour Curtis Mayfield, Jimmy Cliff pour Otis Redding et Ken Boothe pour Clarence Carter. La plus forte de ces influences soul reste celle de Curtis Mayfield et des Impressions. Le groupe, comme bon nombre de vedettes américaines au rang desquelles Johnny Taylor ou Marvin Gaye, joue souvent en Jamaïque, marquant durablement les esprits.

Si, à l’apogée des groupes vocaux américains de la fin des années cinquante, certains groupes jamaïcains comme les Jiving Juniors évoluent en quintet, les Impressions installent durablement le trio vocal comme norme absolue, pour le rocksteady. Les Wailers deviennent ainsi le premier trio vocal jamaïcain, rapidement imité par les Melodians, les Techniques, les Uniques, les Jamaicans, les Paragons ou les Sensations. Ce modèle perdure au sein du reggae des années soixante-dix, que ce soit avec les Mighty Diamonds, Burning Spear, les Royals ou les Congos.

La plupart des morceaux rocksteady illustrent un caractère romantique évident, célébrant en trois minutes les amours perdues ou retrouvées, selon le format de pop épique instauré par Motown ou Stax. Privilégiant les harmonies gorgées de soleil aux syncopes de cuivres héritées du ska, le rocksteady n’a pratiquement marché que sur l’île alors que le ska, pourtant déclinant, s’exporte à la même période avec succès en Angleterre et en Amérique.

Outre les influences soul, d’autres éléments expliquent ce ralentissement du rythme. En 1966, Kingston et la majorité de l’île connaissent une vague de chaleur sans précédent, qui incite notamment les danseurs des sound-systems à ralentir la cadence et à danser le rocksteady . Ensuite, la violence urbaine endémique, prélude au phénomène rude boy , et les premiers signes de désillusion liés aux espoirs tronqués de l’indépendance commencent à s’ancrer dans les mentalités locales.

Les musiciens issus du ska et des Skatalites comme Rolando Alphonso et Tommy McCook, sur un morceau comme The World Needs Love commencent eux aussi à laisser tomber les trépidations dansantes pour composer des pièces instrumentales au tempo plus lent, plus sensuelles et calmes, à l’image, là encore, de groupes instrumentaux américains comme Booker T & The MG’s ou les Meters.

Ce sont donc les sections rythmiques, basse, batterie et orgue qui mènent la danse lors de la période rocksteady, les cuivres ne soulignant désormais que le refrain ou le début du morceau, leur pulsation rythmique ayant été mis à mal par les harmonies vocales. La basse électrique, introduite en 1960 par Byron Lee, remplace progressivement la contrebasse dans les studios de Kingston, coïncidant avec l’avènement proche du reggae avec ses lignes de basse plus syncopées. La plupart des musiciens délaissent les instruments acoustiques en faveur du piano électrique de Jackie Mittoo ou de la guitare électrique de Lynn Taitt, arrangeur notamment pour Treasure Isle, le label de Duke Reid, père informel du rocksteady.

Véritable musique pop/soul jamaïcaine qui laisse la part belle au chant sur l’accompagnement, le rocksteady laisse peu à peu, à partir de 1968, la place au reggae balbutiant, alors que les difficultés économiques de l’île s’aggravent et que le désenchantement devient réel. Cette prise de conscience de son environnement social et culturel va de pair avec ce qui se passe en Amérique, Syl Johnson chantant « Is It Because I’m Black ? », James Brown « Say It Loud I’m Black and I’m Proud » ou Curtis Mayfield, « People Get Ready », banni des ondes en Amérique. Ces morceaux sont repris comme il se doit en Jamaïque. C’est l’époque où l’on croit sincèrement que les chanteurs peuvent devenir leaders emblématiques d’une évolution musicale et culturelle. Ce que comprendra parfaitement Bob Marley.

A la fin de l’année 1968, le rocksteady cède peu à peu la place au reggae, un terme qui vient d’être intégré au langage musical jamaïcain avec le morceau « Do The Reggay » de Toots & The Maytals. Ce terme revêt plusieurs significations. En patois jamaïcain, le terme «* regeh * » ou « *rege-rege * » désigne les personnes pauvres ou les filles des rues mal habillées, appelées également « streggae ». Clancy Eccles, Toots Hibberts, Derrick Morgan, Bunny Lee ou Bob Marley sont crédités comme ayant chacun contribué à populariser ce terme.

Selon Marley, le terme viendrait même d’un ancien terme espagnol signifiant « *la musique du roi * », en une sorte de dérivatif du terme latin « regi » ou « *pour le roi * ». Entre les haillons et le trône, le terme reggae est donc prédestiné pour devenir la bande son du rastafarisme, un culte essentiellement dévolu « *au roi des rois * ». Plus largement, le reggae devient la bande-son du quotidien jamaïcain, une musique issue du peuple et qui parle au plus grand nombre.

1 - "Rock Steady", par Alton Ellis

Surnommé* « Mr Soul of Jamaica »* , Alton Ellis possède sans aucun doute l’une des plus belles voix de la Jamaïque des années soixante, riche en nuances et magnifiquement expressive. Comme beaucoup d’artistes de sa génération, il trouve ses modèles vocaux sur les ondes américaines qui jouent la musique soul sudiste. A l’instar de Jackie Opel, de Ken Boothe, de Delroy Wilson ou de Slim Smith, il se distingue au sein de la première vague des interprètes masculins de rocksteady. Il partage cette fertile période rocksteady entre ses enregistrements pour Duke Reid et le label Treasure Isle et ceux réalisés pour Clement Dodd. Originaire du quartier Trench Town à Kingston, il naît en 1938. Vingt ans plus tard, il grave ses premiers morceaux pour Clement Dodd. Il poursuit sa carrière en enregistrant du ska avec Eddie Perkins. En 1963, il forme un duo avec John Holt avant que celui-ci ne mette en place les Paragons. Ellis lance alors une autre formation vocale, les Flames en compagnie de son frère et de Winston Jarrett avec laquelle il fustige la culture violente des rude boys en plein essor sur un titre comme « Cry Tough ». En dépit de ses liens avec Dodd, il enregistre et fréquente le sound system de Duke Reid. Il publie ce premier opus sous la marque Treasure Isle en 1967. Accompagné par le saxophoniste Tommy McCook et ses Supersonics, Ellis est en forme olympique sur ces douze chansons. La qualité d’enregistrement du studio de Bond Street, et les efforts des ingénieurs du son Errol Brown et Carlton Hamil apportent une touche supplémentaire à ces chansons. La rythmique en particulier est très impressionnante. « You Make Me Happy » invente clairement le rythme reggae. Il réenregistrera ce morceau quelques mois plus tard, comme la plupart des titres de cet opus, sans retrouver la solide indolence de l’accompagnement des Supersonics. Il chante en duo avec sa sœur Hortense sur le délicieux « Remember That Sunday », qui préfigure les sommets de « Breaking Up (Is Hard To Do) » qui ouvre cet album et qu’il réenregistrera avec sa sœur pour Studio One. Avec sa guitare tranchante et sa basse ondoyante, « Breaking Up » possède en outre les plus belles harmonies vocales de l’époque rocksteady, d’une perfection séraphique, à l’image des chœurs descendants de « I Can’t Stop Now ». On ne retrouve malheureusement pas sur cet album la version originale de « Rocksteady », un morceau qui définit ce genre musical à lui tout seul, ni « Cry Tough » ou le célèbre « Girl, I’ve Got A Date ». En 1967, Alton Ellis quitte Duke Reid et retrouve Clement Dodd. Il enregistre dans la foulée Sings Rock And Soul pour Studio One. Deux autres albums paraissent sur ce label en 1969 et en 1970. Pourtant, la légende d’Alton Ellis s’est bel et bien écrite lors des quelques mois passés à enregistrer pour le compte de Duke Reid. La compilation Cry Tough parue en 2003 sur Heartbeat rassemble ces douze morceaux et huit titres supplémentaires. Alton Ellis décède en 2008.

2 - "Ten Commandments", par Prince Buster (Lost Soul Treasure)

L’histoire, souvent fantasque, de Prince Buster résume celle des années soixante en Jamaïque, des dancings aux magasins de disques, en intégrant les années ska et rocksteady dont Buster reste l’un des plus grands protagonistes. Cecil Bustamente Campbell naît en à Kingston en 1938. Après avoir été boxeur, il commence sa carrière comme chanteur dans les boîtes de nuit de Kingston en 1956. Sans le moindre succès, il se reconvertit alors en homme de sécurité du sound system de Clement Dodd. A l’aise dans les quartiers défavorisés de Kingston où il côtoie le petit peuple de Kingston qui lui donne son surnom « *voice of the people * », il se lance en parallèle dans la production musicale. Au début de l’ère du ska, en 1963, il commence à enregistrer ses propres morceaux. Les chansons de gangster abondent comme « Al Capone », « Madness », « This Is A Hold Up » ou « Thirty Pieces of Silver ». Ces titres classiques influencent durablement les rude boys des années soixante, mais aussi les deejays de la décennie suivante comme Dillinger, Trinity ou Michigan & Smiley. Pourtant, sur son plus grand succès, « Judge Dread » en 1967, Prince Buster se moque des rude boys en s’inspirant du « Here Comes The Judge » de Pigmeat Markman. Il enregistre deux suites hilarantes à ce morceau alors que le tempo du ska laisse place à celui du rocksteady. Prince Buster connaît ses classiques soul sur le bout des doigts, reprenant tout aussi « My Girl » des Temptations ou « A Change Is Gonna Come » de Sam Cooke, sans oublier Toussaint McCall, Otis Redding, Brook Benton ou James Carr. Il illustre surtout sa confiance en ses talents de chanteur sur des titres comme « Take It Easy » ou « Shaking Up Orange Street », qui emprunte sa mélodie à Alton Ellis, comme il le fera aussi sur « Sweet Beat ». Il se concentre presque exclusivement sur ses propres chansons, qu’il publie par dizaines mais néglige les productions extérieures alors qu’il aurait pu aisément se hisser au niveau des productions estampillées Clement Dodd ou Duke Reid. Sur « Ghost Dance », Buster se rappelle avec humour des protagonistes des bals de sa jeunesse alors que l’accompagnement au piano donne un aspect éthéré au morceau. L’irrésistible et phallocrate « Ten Commandments of Man » pose dès 1967 les bases du dancehall grivois de General Echo. Ce morceau remporte un succès considérable et lui permet de monter un magasin de disques à Kingston et de se lancer dans différentes entreprises. Tous ces morceaux figurent sur cette compilation qui rassemble vingt-quatre morceaux parmi les centaines enregistrés entre 1963 et 1970. Prince Buster se retire peu à peu du devant de la scène alors que le reggae met un terme à son règne sur les sound systems de Kingston. L’avènement de la deuxième vague du ska avec des formations comme Madness, en hommage à un de ses morceaux, ou les Specials le remet en selle au début des années quatre-vingt et témoigne de son impact décisif sur la musique jamaïcaine des années soixante.

3 - "Queen Majesty", par The Techniques (Run Come Celebrate)

Difficile de trouver un titre plus éloquent que ces « classiques rocksteady » pour définir l’art vocal des Techniques. S’ils n’avaient enregistré qu’un seul morceau, l’éternel « Queen Majesty », la place des Techniques au panthéon de la musique jamaïcaine serait déjà largement assurée. En adaptant ave grâce le « Minstrel & Queen » des Impressions, les Techniques font preuve d’un raffinement vocal inouï alors que la guitare d’Ernest Ranglin apporte une maîtrise incroyable au rythme déjà suave à l’envie. Les Techniques voient le jour en 1962 autour de Winston Riley, de Slim Smith, de Franklyn White et de Frederick Waite. L’année suivante, les Techniques publient leur premier 45 tours l’année suivante en Grande-Bretagne. Deux ans plus tard, ils triomphent sur le marché jamaïcain grâce à l’entregent de Ken Boothe et de Stranger Cole qui présentent le groupe à Duke Reid. Alors que la vogue du ska touche à sa fin, celui-ci va en faire le groupe fétiche de son label Treasure Isle avec des premiers enregistrements comme « Little Did You Know » ou « Don’t Leave Me ». Chanteur surdoué, Slim Smith quitte le groupe en 1966 pour se lancer en solo, puis monter les Uniques. Il est remplacé par Pat Kelly. La formule classique des Techniques est en ordre de marche. La plupart des morceaux de cette compilation sont enregistrés au cours des années 1967 et 1968. « Travelling Man », « You Don’t Care », « I Wish It Would Rain », une reprise des Temptations, « My Girl », « Queen Majesty » ou « Run Come Celebrate », hymne officiel du grand festival jamaïcain de 1968. La perfection vocale atteinte par le groupe est sidérante. Sans le moindre accroc, mais avec une flamme encore juvénile, ces voix déroulent sur un tapis de velours une douceur rarement égalée même au cours de l’âge d’or de la musique soul en Amérique. En 1968, les Techniques quittent Duke Reid pour former leur propre label Techniques Records. Winston Riley demeure le seul membre originel alors que Lloyd Parks, Dave Barker ou Bruce Ruffin le rejoignent. A l’instar de Slim Smith, Pat Kelly poursuit une étonnante carrière solo. Barker rejoint Ansel Collins pour former un duo et Winston Riley devient l’un des grands producteurs des années 1980. Les Techniques se reforment à plusieurs reprises, notamment en 1982 avec comme soliste Tyrone Evans, l’ancien membre des Paragons. Rien ne saurait obscurcir l’héritage de ces années rocksteady où la formation était au sommet de la hiérarchie vocale jamaïcaine.

4 - "Everyday Is A Holiday", par The Sensations (Duke Reid's Treasure Chest)

En 1967, Cornell Campbell rejoint en qualité de choriste les Uniques de Slim Smith et de participer à l’eden musical vocal extraordinaire de la Jamaïque de la fin des années soixante. Son falsetto inimitable, l’élève au dessus de la mêlée. Il rejoint ensuite l’écurie de Duke Reid, où il participe à la grandeur des Sensations en compagnie des frères Riley et d’Aaron Davis. Ensemble, ils enregistrent des perles comme « Those Guys », « I’ll Never Fall In Love » ou « Everyday Is A Holiday », accompagnés notamment par Tommy McCook et Winston Wright

5 - "I'll Get Along Without You", par The Melodians

Au même titre que les Paragons, les Heptones ou les Techniques, les Melodians appartiennent à l’aristocratie des trios vocaux jamaïcains. Héros du rocksteady, ces groupes ont disparu alors que s’étiolait l’influence du rocksteady. Cette compilation rend hommage à l’âge d’or du groupe entre 1966 et 1968, une époque où tout ce que les groupes vocaux jamaïcains enregistraient se transformer en or ou presque. Originaires du quartier de Greenwich Town, les Melodians se forment à la fin de la période ska en 1965 autour de Tony Brevett, le neveu de Lloyd Brevett des Skatalites, de Brent Dowe et de Trevor McNaughton. Grâce à ce lien familial, le trio enregistre dès l’année suivante chez Studio One des morceaux comme « I Should Have Made It Up » ou « Lay It On », fortement influencés par la musique soul américaine. A partir de 1967, le groupe part enregistrer à la concurrence dans le studio de Bond Street, chez Duke Reid. Les morceaux sont raccourcis, ils durent à peine deux minutes et la ferveur du rocksteady anime le trio. Le nom du trio indique clairement les préoccupations mélodiques du trio qui grave certaines des mélodies les plus sucrées de l’île, par le biais du compositeur Ranford Cogle, quatrième membre officieux du groupe. La voix de bartyon de Brevett et la voix de ténor de Dowe se marient à la perfection, soutenues par celle de McNaughton. Les Melodians enchainent les pépites comme le sentimental « Come On Little Girl », le merveilleux « You Don’t Need Me » ou le sublime « I’ll Never Get Along With You », une des plus belles chansons rocksteady. Sur un titre comme « You Are My Only Love », la perfection des harmonies vocales jamaïcaines atteint un sommet. Repris par U-Roy à ses débuts, « Everybody Bawling » est l’un de leurs morceaux les plus connus. Les Melodians enregistrent ensuite, avec moins d’urgence mais tout autant d’élégance, pour le compte de Sonia Pottinger où ils enregistrent « Swing & Dine » qui donne son nom à cette compilation, avant de rejoindre Leslie Kong avec lequel ils obtiennent le plus grand succès de leur carrière, le classique « Rivers Of Babylon », un hymne rasta pionnier enregistré en 1970. Ce morceau remporte un écho considérable grâce à sa présence sur la bande originale de The Harder They Come . Après le décès prématuré de Kong, les Melodians enregistrent brièvement avec Lee Perry et Byron Lee. Brent Dowe se lance en solo en 1973 alors que Brevett enregistre également quelques singles sous son propre nom. En 1978, le succès de « Rivers Of Babylon » repris Boney M. avec relance la carrière des Melodians. Le trio se reforme à plusieurs occasions, notamment au cours des années quatre vingt dix et deux mille, avant le décès de Brent Dowe en 2006.

6 - "Loving Pauper", par Dobby Dobson (Duke Reid's Treasure Chest)

Un titre comme « Loving Pauper » de Dobby Dobson illustre toute la grandeur du rocksteady avec sa mélodie instantanée, ses harmonies vocales sucrées et l’introspection amoureuse qui commence à poindre après l’euphorie des années ska

7 - "Little Boy Blue", par Pat Kelly (I'm So Proud)

8 - "Gypsy Woman", par The Uniques (I'm So Proud)

Au même titre qu’Alton Ellis, John Holt, Ken Boothe, Pat Kelly ou Delroy Wilson, Keith ‘Slim’ Smith appartient aux grandes heures du rocksteady dont il demeure assurément l’une des plus belles voix. Originaire de Kingston, où il naît en 1948, il entame sa carrière encore adolescent, comme la majorité des grands artistes de sa génération. Il participe à de nombreuses compétitions avant de contribuer à la formation des Techniques en 1964. Il commence à enregistrer pour le label Treasure Isle, gravant des faces légendaires comme l’éternel « Queen Majesty », l’un des chefs d’œuvre de la période rocksteady, sucré à souhait, adaptation jamaïcaine du « Minstrel & Queen » des Impressions. Il réenregistrera en 1970 une nouvelle version, plus proche du reggae roots que du rocksteady original. Après la dissolution des Techniques en 1966, Slim Smith forme les Uniques en compagnie de son ancien collègue Roy Shirley et de Franklyn White. Le trio se sépare une première fois à la fin de l’année 1967 et Smith recrute Jimmy Riley et Lloyd Charmers pour le seconder aux harmonies vocales. Les Uniques enregistrent quelques singles pour le compte de Bunny Lee avant de connaître diverses fortunes. En 1969, Smith se lance en solo pour le compte de Clement Dodd sur Studio One, mais également pour Prince Buster. Les dix morceaux de cet album posthume sont gravés à cette époque. Slim Smith rayonne ici comme un chanteur d’exception, au ténor incarné et profondément mélancolique. « Born To Love » est l’un des titres les plus romantiques de toute la musique jamaïcaine. Dans un registre différent et d’une classe à part, « The New Boss » évoque de manière émouvante les promesses jamais réalisées de la diaspora noire, confrontée à des promesses jamais tenues. Des chansons comme « I’ll Be Around », « Happy Times », « Keep That Light » ou « Do You Love Me » illustrent le romantisme insondable du rocksteady, interprété par l’une de ses plus grandes voix. A l’issue de ces enregistrements, Smith rejoint Bunny Lee, déjà responsable des enregistrements des Uniques. Il obtient de nombreux succès en solo, confortant sa position de vedette confirmée de la musique jamaïcaine. Slim Smith décède malheureusement des suites d’un banal accident domestique à Kingston en 1973. Il est alors âgé de vingt-cinq ans et on imagine à peine les sommets qu’il aurait pu atteindre si sa carrière avait continué. En parellèle de cet opus Studio One, les albums Early Days , avec les Uniques et The Time Has Come , accompagné par les Agrovators, sont vivement recommandés.

9 - "Tide Is High" par The Paragons

D’une simplicité confondante, ces chansons illustrent l’excellence vocale jamaïcaine comme peu d’autres œuvres de la période rocksteady. De 1966 à 1968, les Paragons étaient le plus grand groupe vocal jamaïcain. Emmené par le charismatique John Holt, le trio enchaine les succès. Leur seize 45 tours enregistrés pour Duke Reid et la marque Treasure Isle atteignent la première place des classements. De « My Best Girl » à « On The Beach » en passant par « The Tide Is High » ou « Happy Go Lucky Girl », les Paragons ont enregistré la bande son du paradis rocksteady. Les harmonies de Howard Barrett et de Garth ‘Tyrone’ Evans fonctionnent comme un écrin exquis pour le vibrato de Holt. Cette marque de fabrique se retrouve sur tous les enregistrements du groupe. Né en 1947, John Holt enregistre encore adolescent son premier 45 tours pour le producteur Leslie Kong et la marque Beverley. Il s’associe ensuite en duo avec Alton Ellis en 1964 pour un single sans grand succès. John Holt rejoint alors les Binders, un quartet vocal spécialisé dans les reprises des Drifters, avec Bob Andy, Tyrone Evans et Howard Barrett. La formation devient les Paragons en 1965 alors que Clement Dodd produit trois singles du groupe qui devient trio tandis que Bob Andy se lance dans une carrière solo aux compositions prometteuses. John Holt écrit également ses propres morceaux. Discipliné et souple, le trio modèle ses intonations vocales autour des mélodies composées par Holt, à l’image de « Happy Go Lucky Girl », le premier titre enregistré en trio en 1966 pour Treasure Isle. « On The Beach » et « Wear You To The Ball » poursuivent le bal. Le groupe n’hésite pas à faire des reprises comme l’ensoleillé « Island In The Sun » d’Harry Belafonte, tout en distillant avec grâce des morceaux vocalement parfaits. L’accompagnement des Supersonics dirigé par le saxophoniste Tommy McCook et le guitariste Lynn Taitt sied parfaitement à la perfection vocale développée collectivement. A la fin de l’année 1968, la formation se sépare. Evans et Barrett émigrent à New York alors que John Holt suit la voie ouverte par Bob Andy chez Studio One pour une fertile carrière solo. Les Paragons reviennent malgré eux sur le devant de la scène en 180 lorsque Blondie enregistre le classique « The Tide Is High » une composition collective. Les Paragons se reforment brièvement et publient l’album « Sly & Robbie Meet The Paragons » en février 1981, une relecture des classiques du groupe quinze ans après la fièvre rocksteady. Rien ne saurait toutefois égaler la ferveur et la candeur de ces versions originelles gravées pour Treasure Isle. La réédition française de l’album original en 1998 inclut quatre morceaux bonus et demeure la référence pour cet album classique réédité à plusieurs reprises.

10 - "Love Me Forever", par Carlton & The Shoes

A la croisée parfaite du rocksteady et des premières années du reggae, ce premier album de Carlton Manning est l’un des classiques du vaste catalogue Studio One. « Love Me Forever » possède l’insouciance et la fraicheur des grandes chansons pop. Le rythme oscille entre reggae et rocksteady alors que les harmonies vocales exquises ancrent ce titre en queue de comète rocksteady. Guitariste de formation, Carlton Manning recrute ses deux frères cadets, Donald et Lynford aux harmonies vocales en pleine vogue du rocksteady. Sous le nom de Carlton & His Shades, la formation familiale signe avec Sonia Pottinger, avant d’atterrir sur Studio One, où il commence à graver quelques morceaux, sous le nom de Carlton & His Shoes. Ils sont accompagnés par les Soul Vendors. Ils triomphent en 1968 avec « Love Me Forever », l’un des morceaux les plus doux et sensuel des années soixante en Jamaïque. Cette chanson est un classique absolu du répertoire de Studio One, reprise et réutilisée à de nombreuses reprises. D’entrée de jeu, Carlton & The Shoes placent la barre très haut. En face b, « Happy Land » pose les bases d’un autre morceau célèbre, le fameux « Satta Massa Ganna » composé par Bernard Collins, autre classique du reggae roots. Donald et Lynford rejoignent alors ce dernier au sein des Abyssinians, qui commencent à enregistrer pour Studio One. Carlton Manning recrute deux nouveaux choristes dont Alexander Henry. Ils côtoient alors les plus grands trios vocaux jamaïcains à commencer par les Heptones. Le groupe enregistre une poignée de singles, regroupés en 1978 sur cet album imparable. Chacun des dix morceaux possède une puissance émotionnelle inouïe. Un titre comme « I’ve Got Soul », dans sa mélancolie résignée et la douceur de ses harmonies vocales est un vrai chef d’œuvre qui n’a rien à envier aux productions américaines de l’époque. Tout aussi inspiré, « Forward Jerusalem », outre la spiritualité évidente qu’il exprime, est un monument de la musique soul jamaïcaine. La voix de ténor de Manning atteint des cimes très peu fréquentées, même en Jamaïque. Les percussions madrées de « Love To Share » indiquent la véritable révolution culturelle du reggae roots qui se met alors en place. Manning travaille tout au long de la décennie en tant que chanteur et choriste pour d’autres artistes, que ce soit pour Studio One ou pour d’autres producteurs comme Dennis Brown. Sur « Let Me Love You » son dernier enregistrement pour Studio One, il enregistre lui-même toutes les voix du morceau, utilisant la technologie des multipistes. En 1978, Carlton Manning remplace Bernard Collins et retrouve ses deux frères au sein d’une nouvelle formule des Abyssinians. Deux ans plus tard, le groupe est dissous et Carlton reprend ses activités en solo, publiant l’album This Heart of Mine en 1982. Cruellement méconnu, le legs musical de Carlton & His Shoes représente l’une des formes les plus pures de l’art vocal jamaïcain.

11 - "Those Guys", par The Sensations (Duke Reid's Treasure Chest)

12 - "My Woman's Love", par The Uniques ( I'm So Proud)

13 - "Right Track", par Phyllis Dillon (Duke Reid's Treasure Chest)

14 - "Queen Majesty", par The Chosen Few (I'm So Proud)

15 - "Baby Why", par The Cables (Studio One Groups Regga)

Cet album est l’un des chefs œuvres oubliés de la musique jamaïcaine. Publié en 1970, il établit la jonction entre le rocksteady et les premières années du reggae. Il participe surtout à l’importance des voix et des harmonies vocales dans la musique jamaïcaine. Dès les premières notes de « Baby Why », on sent que l’on touche au sublime de l’art vocal jamaïcain. Dirigé par Keble Drummond, le trio comprend également le baryton Elbert Stewart et le ténor Vince Stoddart. La formation voit le jour en 1963 alors que Drummond peaufine son expérience auprès des Heptones ou des Clarendonians où il apprend à jouer de la guitare et à composer. Après des débuts rocksteady pour le compte de Sonia Pottinger, le trio fréquente avec assiduité le studio de Brentford Road. Les Cables gravent une série de singles pour Studio One. La majorité de ces titres sont rassemblés ici sur le premier album des Cables. Parmi les nombreux talents qui abondent chez Studio One, la formation n’arrive pas à percer. Pourtant, Dodd apprécie leurs qualités vocales et sait bien reconnaître le classicisme de « Baby Why ». Ce titre est l’un de plus beaux de l’école Studio One. Il fera enregistrer à certains de ses artistes des rythmes issus du répertoire des Cables, notamment par Prince Jazzbo ou Dennis Alcapone. Pourtant, le trio n’est pas satisfait du succès remporté, comparé à celui des Heptones. Après leur départ, Dodd publie un album entier des Cables, un fait rare à une époque où le format des singles règne encore en maître dans la production locale. La pochette montre le trio en costumes aux plis impeccables, aligné devant une rangée de cyprès, une colline en arrière-fond. Elle évoque la pochette de formations soul américaines comme les Artistics, mais aussi l’allure avec laquelle les Cables survolent leur époque au gré de ces dix chansons, à commencer par le morceau titre. Une chanson comme « Cheer Up » touche une pureté vocale rare. « Be A Man » ou « Love Is A Pleasure » expriment également la facilité déconcertante avec laquelle les Cables harmonisent, servis par les grands musiciens de Studio One, les Soul Vendors de Jackie Mittoo. Après leur départ de Studio One, les Cables enregistrent pour le compte de Harry J ou de Bunny Lee, où ils côtoient Slim Smith. En 1972, Drummond se lance dans une infructueuse carrière en solo. Le trio enregistre finalement un deuxième album ensemble en 1977, Baby Why , en hommage à leur plus grand succès, avant de récidiver en 1993. Formation rare, les Cables appartiennent à la grande histoire oubliée de la musique jamaïcaine.

16 - "Walk With Love", par Prince Buster (Judge Dread Rock Steady / She Was a Rough Rider)