Des activistes manifestent devant la Commission européenne pour demander que soit votée l'interdiction des pesticides tueurs d'abeilles, Bruxelles, 27/04/18
Des activistes manifestent devant la Commission européenne pour demander que soit votée l'interdiction des pesticides tueurs d'abeilles, Bruxelles, 27/04/18 ©AFP - Emmanuel Dunand
Des activistes manifestent devant la Commission européenne pour demander que soit votée l'interdiction des pesticides tueurs d'abeilles, Bruxelles, 27/04/18 ©AFP - Emmanuel Dunand
Des activistes manifestent devant la Commission européenne pour demander que soit votée l'interdiction des pesticides tueurs d'abeilles, Bruxelles, 27/04/18 ©AFP - Emmanuel Dunand
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Après le plan “De la ferme à l’assiette” en 2020, la Commission européenne présentait en juin 2022 le “Paquet Nature” visant à restaurer des zones polluées et à restreindre l’usage des pesticides. Mais l'Union européenne reste dans le même temps la première exportatrice de pesticides dans le monde.

Avec
  • Stéphane Foucart Journaliste au service planète et sciences pour Le Monde
  • Laurent Gaberell Expert agriculture et alimentation chez Public Eye

C’était il y a 18 ans maintenant : l’agriculteur français Paul François, un céréalier installé près de Ruffec en Charente ouvre la cuve de son pulvérisateur d’herbicides pour en vérifier le niveau. L’engin n’était pas vide et des vapeurs du produit s’échappent de la cuve. Paul François tombe alors malade. Trois ans plus tard, il intentera une attaque en justice contre Monsanto, marquant le début d'une longue épopée judiciaire.

Jeudi 8 décembre 2022 : après plusieurs années d’appels et de pourvois, le tribunal judiciaire de Lyon a rendu son jugement. Le géant allemand Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018, devra verser des indemnités à l’agriculteur : 11 135 euros. Une somme dérisoire comparée à l'amende de 78 millions de dollars infligée par la justice américaine à Monsanto dans l'affaire l'opposant au jardinier Dewayne Johnson. Sur le principe, cela reste une victoire, car c'est la première fois que la justice française condamne un fabricant de pesticides pour avoir rendu malade un agriculteur, et le Lasso, l’herbicide en cause, a été interdite en 2007.

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Depuis les premières révélations de Paul François, l’Union européenne tâche de se montrer exemplaire. Il y a quatre ans, elle interdisait les trois principaux intrants chimiques responsables de la disparition des insectes et se fixait un objectif ambitieux : celui de réduire de moitié la quantité de pesticides utilisés dans l’agriculture d’ici 2030. Pourtant, aujourd’hui, un décalage persiste entre l’affichage et la pratique des Etats et des industriels trouvant des failles dans la législation.

Pourquoi un enjeu aussi majeur que la disparition des espèces, certes pas aussi emblématique que le panda roux, l’éléphant ou le tigre, peine à s’imposer à l’agenda ? Comment expliquer le décalage abyssal entre les objectifs affichés par Bruxelles en matière de biodiversité et les moyens mis en œuvre pour y parvenir ?

Pour répondre à ces questions, Julie Gacon reçoit Stéphane Foucart, journaliste au service planète et sciences au Monde et auteur de plusieurs livres dont Et le monde devint silencieux. Comment l’agrochimie a détruit les insectes paru aux éditions Points en 2019.

"Les questions de subventions agricoles, notamment dans le cadre de la PAC, sont extrêmement tendues entre la Commission européenne et les Etats membres. La Commission s'est finalement vue dans l'obligation d'octroyer aux Etats membres une marge de manœuvre plus large pour la définition des activités agricoles à subventionner sur leurs territoires. La Commission européenne intervient néanmoins quand les plans de subventions ne sont pas assez ambitieux : dans le cas de la France, le plan stratégique national qui va permettre d'appliquer la PAC à la situation française, défini par le gouvernement, a été retoqué par la Commission en avril 2022. Celle-ci jugeait que le texte ne soutenait pas suffisamment les objectifs de réduction des intrants ainsi que les modèles un peu plus agroécologiques.", explique Stéphane Foucart.

Bien qu'elle affiche des ambitions élevées en matière de protection de la biodiversité, dans les faits et dans ses textes, la Commission européenne ne s'en donne pas les moyens. Stéphane Foucart observe qu'"il n'existe aujourd'hui en Europe aucun critère, de "cut-off criteria", ou autrement dit de critère guillotine, qui autorise la mise sur le marché d'un pesticide pour des raisons environnementales. Les seules raisons qui induisent l'absence d'autorisation sont des critères sanitaires, c'est-à-dire si ces substances ont un effet sur les hommes".

Seconde partie : le focus du jour

Syngenta, le géant européen qui intoxique les pays émergents

Le logo de la multinationale Syngenta, numéro un des fabricants de pesticides dans le monde, proche du siège social de l'entreprise à Bâle, Suisse
Le logo de la multinationale Syngenta, numéro un des fabricants de pesticides dans le monde, proche du siège social de l'entreprise à Bâle, Suisse
© AFP - Sébastien Ozon

Numéro un mondial des pesticides, Syngenta est une de ces multinationales qui peut toujours, « grâce » à l’Union européenne, produire et vendre ses substances phytosanitaires toxiques en dehors de l’Europe. Les pays émergents basant leur développement économique sur l’exportation de denrées alimentaires sont friands des pesticides et herbicides, synonymes d’augmentation des rendements. Si Syngenta présente ses produits comme la parade aux problèmes de malnutrition dans ces pays agro-industriels et assure vouloir réfléchir au développement durable, quel est l’impact de ces pesticides et engrais sur la biodiversité et la santé humaine ?

Laurent Gaberell, expert agriculture et alimentation pour l'ONG suisse Public Eye.

"De nombreux facteurs expliquent que ces pesticides dangereux soient encore si massivement utilisés dans les pays en développement et émergents. Tout d'abord, il y a le manque de capacité et de ressources pour l'évaluation des risques : les pays prennent pour argent comptant ce que leur disent les grandes multinationales. Puis, la pression et le lobbying de la part des entreprises du secteur des pesticides sont très puissants dans ces pays. Finalement, il est difficile d'interdire les molécules car dans beaucoup de pays dont le Brésil, les substances sont autorisées ad vitam æternam : il n'y a pas de réévaluation, alors que c'est par exemple le cas dans l'Union européenne", explique Laurent Gaberell.

Références sonores & musicales

  • Les pesticides sont-ils responsables de la disparition massive des abeilles ( ARTE - 03/12/18)
  • Stella Kyriakides, commissaire européenne à la Santé et à la Sécurité alimentaire, présente le plan “De la ferme à l’assiette" ( EU Debates - 21/05/20)
  • Pesticides : c'est aux politiques de faire les législations, pas aux multinationales ( EuroEcolos - 15/01/19)
  • Néonicotinoïdes : Delphine Batho explique pourquoi "ce qui est en train de se passer est monstrueux" ( RMC - 07/10/20)
  • Témoignage d’un apiculteur - Frank Alétru, président du Syndicat national de l’apiculture, apiculteur lanceur d'alerte en lutte continue contre les pesticides tueurs d'abeilles ( France 2 - 12/08/18)
  • Vidéo promotionnelle de Syngenta ( Youtube - 2018)
  • Au Brésil, champ libre pour les pesticides les plus dangereux ? ( France 24 - 04/09/18)
  • "Hey Saturday Sun" de Boards of Canada
  • "Viens avec moi mon vieux pays" de Emily Loizeau (2019)

Une émission préparée par Barthélémy Gaillard et Julie Ducos.

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