Comment interpréter aujourd'hui les oeuvres d'hier ? ©Getty - Vincenzo Sallustio / EyeEm
Comment interpréter aujourd'hui les oeuvres d'hier ? ©Getty - Vincenzo Sallustio / EyeEm
Comment interpréter aujourd'hui les oeuvres d'hier ? ©Getty - Vincenzo Sallustio / EyeEm
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Résumé

Des polémiques apparaissent régulièrement autour de pièces de théâtres ou d’œuvres jugées offensantes par une partie du public. Certaines œuvres du passé semblent aujourd’hui plus choquantes qu’hier. Gardent-elles un sens en dehors du contexte géographique, historique et culturel de leur création ?

avec :

Fabienne Brugère (Philosophe, professeure de philosophie de l’art, philosophie morale et politique à l’université Paris VIII), Leïla Cukierman (membre du collectif Décolonisons les Arts, ancienne directrice du théâtre Antoine Vitez de Ivry-sur-Seine).

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En partenariat avec La Croix et co-présenté par Guillaume Goubert.

Une cinquantaine de personnes, des militants antiracistes en colère, tous rassemblés devant une salle de La Sorbonne. C’était le 25 mars dernier, pour empêcher la première représentation d’une pièce, Les Suppliantes, d’Eschyle. Pièce dont la mise en scène leur posait problème, celle d’un éminent helléniste, Philippe Brunet. 

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Raison de leur colère : le maquillage des acteurs, dont la peau et le visage avaient été artificiellement brunis, cuivrés, comme il est écrit dans le texte du dramaturge grec. Brunir la peau, ça n’est pas innocent disent ces opposants. C’est une référence au blackface, cette pratique née dans l’Amérique ségrégationniste du 19e siècle, quand un Blanc se peignait le visage en noir pour incarner une caricature raciste d’une personne noire.

L’intervention de ces militants et l’annulation du spectacle  - qu’ils n’avaient pas vu, par ailleurs – a provoqué une polémique. Polémique alimentée, quelques jours plus tard, par une tribune publiée au début du mois par deux universitaires. Ils y demandent le retrait d’une fresque du peintre contemporain Hervé di Rosa. Une fresque réalisée en 1991, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, elle célèbre la première abolition de l’esclavage en France en 1794. On y voit une chaîne brisée, encadrée par deux visages noirs aux grosses lèvres rouges. Des lèvres qui sont l’un des traits récurrents des personnages peints par l’artiste. Les deux auteurs, eux, dénoncent une vision humiliante et déshumanisante.

Une pièce antique, une fresque récente… Deux exemples – il y en a bien d’autres -, deux œuvres différentes mais qui ont un point commun : elles interrogent le regard que nous portons sur elles des années après leur création. D’où cette question : comment interpréter aujourd’hui les œuvres d’hier ?

Vidéos :

Fabienne Brugère :

Dans tout ce débat, ce qu’il faut rappeler, c’est que notre changement de regard tient sans doute au départ à un changement de regard épistémologique. A savoir que de plus en plus, nous pensons que les savoirs sont situés. Forcément, à partir de ce moment-là (…), nous estimons de plus en plus que les rapports de savoirs sont toujours liés à des rapports de pouvoir, et je crois que cela change beaucoup de choses.

En ce qui concerne la question des arts, moi je défendrais l’idée qu’il y a un statut spécifique des œuvres d’art, que les œuvres d’art sont des existences. Existant par elles-mêmes, elles doivent malgré tout être protégées - ce qui ne veut pas dire qu’elles ne doivent pas faire l’objet de discours critiques - précisément parce qu’elles sont fragiles et que la censure les guette toujours.

Leïla Cukierman :

Le contexte français, encore une fois, ne veut pas reconnaître sa responsabilité et ce sur quoi la société française s’est fondée, à savoir l’exploitation esclavagiste et coloniale. C’est comme ça que s’est fondé le capitalisme, c’est sur cette exploitation-là que notre société existe. Cette structure mentale fait que l’on n’arrive pas à regarder de manière historique les œuvres créées en leur temps ou les œuvres créées aujourd’hui (...) Je pense qu’effectivement les œuvres peuvent être fragiles, celles qui perdurent ne le sont pas. Elles ont un statut qui les exempte de cette critique.

Articles :

"A la Sorbonne, la guerre du « blackface » gagne la tragédie grecque", Le Monde, le 27/03/2019

[abonnés] "Taxé de racisme, l’artiste Hervé Di Rosa dénonce des 'censeurs'", Le Monde, le 08/04/2019

Opinions :

"L’œuvre d’art existe, qu’on le veuille ou non", Fabienne Brugère, philiosophe pour Libération, le 21/12/2017

"L’art doit tenir compte de la sensibilité des victimes du colonialisme", Eric Fassin pour Le Monde, 28/11/2014

"Liberté de création : ne nous trompons pas de combat !", Libération, le 03/01/2018

Références

L'équipe

Hervé Gardette
Hervé Gardette
Hervé Gardette
Production
Antoine Dhulster
Collaboration
Antoine Tricot
Production déléguée
Virginie Le Duault
Collaboration
Peire Legras
Réalisation
Fanny Richez
Collaboration