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Vous pensez sans jamais oser le dire qu'on s'ennuie au théâtre ? Le dernier essai de Florence Dupont vous apporte - enfin- la caution intellectuelle qui vous a toujours manqué : la chose est limpide pour elle, c'est la faute à Aristote. Dans un ouvrage enlevé, à la fois savant et polémiste, la spécialiste de l'Antiquité grecque et latine veut démontrer que notre théâtre a été entièrement phagocyté, vampirisé écrit-elle, par une conception de la tragédie grecque de bout en bout erronée. En effet, insensible au charme démocratique d'Athènes, Aristote le macédonien n'aurait jamais compris le sens réel des représentations. A l'en croire, « la Poétique d'Aristote a même mis en place une machine de guerre contre la fonction identitaire du théâtre à Athènes » : que fonde-t-elle en effet sinon un théâtre littéraire, élitiste, profane, sans corps ni musique, en fait un théâtre de lecteurs ? Et le principal grief de Florence Dupont à l'égard de ses contemporains - ou faudrait-il dire de la modernité, car la faute est ancienne - est d'avoir avalé cette mauvaise soupe aristotélicienne. Ainsi, au 18ème siècle, la victoire de Goldoni sur Arlequin et les pantalonnades consacre le texte - qui dorénavant porte seul la puissance de l'illusion. Un siècle plus tard, l'irruption du metteur en scène provoque l'apparition d'un second niveau de lecture : le théâtre devient alors résolument le royaume du sens. Même Brecht, qui pourtant s'en est défendu et avec quelle conviction, est teinté d'un aristotélisme diffus, perceptible dans sa conception d'un spectateur-lecteur, déchiffreur de signes. Une histoire du théâtre européen pourrait ainsi prendre comme fil directeur le recul de la théâtralité entendue comme le domaine propre de l'acteur, où se déploie son corps, son sens du rythme et de l'à-propos. Un théâtre vraiment théâtral, un théâtre véritablement éphémère et populaire, il faudrait l'imaginer sur le modèle des arts traditionnels qui, dans leur extrême codification et leur recherche de l'exploit, sont sans doute les plus proches du théâtre grec. Mais revenons à aujourd'hui et aux questions que soulève cette thèse : faut-il, de toute urgence, et pour cesser de s'ennuyer, arracher le théâtre à la philosophie et à la politique ? Alors qu'il est depuis des siècles le lieu de la réflexion, de la question et du dissensus, peut-on demander au théâtre de devenir (redevenir) le lieu d'une communion, d'une grande messe, comme après tout l'est resté le vaudeville ? Bref, pour pousser la provocation, nous le dirons comme cela : le boulevard est-il la voie de sortie ?

Références

L'équipe

Hervé Gardette
Hervé Gardette
Hervé Gardette
Production
Céline Leclère
Collaboration
Mélanie Chalandon
Production déléguée
Fanny Richez
Collaboration
Anne Kobylak
Réalisation
Cyril Baert
Collaboration