Le concept de privilège blanc est apparu sur la scène académique dans les années 1980. Il est aujourd'hui largement utilisé ans les sphères militantes.
Le concept de privilège blanc est apparu sur la scène académique dans les années 1980. Il est aujourd'hui largement utilisé ans les sphères militantes.
Le concept de privilège blanc est apparu sur la scène académique dans les années 1980. Il est aujourd'hui largement utilisé ans les sphères militantes. ©AFP - JOSEP LAGO
Le concept de privilège blanc est apparu sur la scène académique dans les années 1980. Il est aujourd'hui largement utilisé ans les sphères militantes. ©AFP - JOSEP LAGO
Le concept de privilège blanc est apparu sur la scène académique dans les années 1980. Il est aujourd'hui largement utilisé ans les sphères militantes. ©AFP - JOSEP LAGO
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Résumé

Malgré son caractère polémique, l’idée d’un privilège blanc tend à s'imposer sur la scène universitaire et militante. Issue de la volonté de comprendre comment l'origine ethnique peut façonner des inégalités économiques, cette notion est aussi intimement liée à l'histoire coloniale et à l'esclavage

avec :

Patrick Simon (socio-démographe à l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED)), Paul Schor (historien, spécialiste des Etats-Unis).

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Nous poursuivons notre réflexion économique sur les privilèges, un concept qui, dans sa conception la plus large, nous offre un autre regard sur l'histoire des inégalités. Si en France, les privilèges de droit ont été abolis en 1789, certaines catégories de la population continuent à être avantagées en raison de leur origine sociale, de leur genre ou de leur couleur de peau. Faut-il, pour autant, parler de privilège blanc? Cette notion controversée est-elle un outil efficace pour lutter contre les discriminations raciales?  

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Patrick Simon, socio-démographe, membre de l’Institut National d'Études Démographiques (INED) et Paul Schor, historien, maître de conférence en histoire américaine à l’Université de Paris.

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La définition théorique, sociologique et historique d’un concept apparu récemment dans les débats publics 

L'expression “white privilege” est utilisée pour la première fois en 1988 par Peggy McIntosh. Au sein de cet article, elle tente d'exprimer la thèse selon laquelle les personnes blanches bénéficieraient, sans s'en rendre compte dans les pays occidentaux, de privilèges sociaux, sociétaux, politiques ou économiques, qui ne seraient pas accordés aux personnes non blanches dans le même contexte, ce qui constituerait un “ensemble invisible d'avantages non mérités”. 

Selon Patrick Simon, "l_'articulation entre les avantages matériels et les traitements personnels différenciés entre les individus selon leur origine ethnique conduit à l'élaboration d'un système économique particulièrement verrouillé. On ne pourra jamais comprendre les mécanismes qui maintiennent les afro-américains à des positions subordonnées au sein de la société américaine, si on ne voit pas que celles-ci ont servi aussi à l'élévation et à la mobilité sociale de tous les immigrés blancs qui sont arrivés, à la fin du XIXème siècle, aux Etats-Unis. Au cours du XXème siècle, leur ascension a été en partie le résultat du maintien d'une classe servile disponible, dans les entreprises et les usines et qui était alors largement composée d'afro-américains. De nombreux chercheurs ont essayé de comprendre cette anomalie, soit le fait que les populations afro-américaines n'aient pas pu prendre ce train de la mobilité sociale promis par le "rêve américain". Il a donc été montré que celles-ci sont victimes en permanence de désavantages qui se reproduisent et s'accumulent au cours du temps de par l'existence d'un ensemble de normes juridiques contraignantes qui prévalaient jusque dans les années 1960. Aujourd'hui, il n'existe plus aucune disposition juridique excluant explicitement les afro-américains de la participation à la vie de la société, mais on continue à observer des dommages structurels à leur encontre. C'est ici que la notion de privilège blanc prend alors tout son sens_".    

Selon Paul Schor, "l’origine du terme privilège blanc aux Etats-Unis est avant tout économique, il est l’expression d’une réalité matérielle : il reflète en effet les écarts de revenus et surtout de patrimoine importants qui existent entre populations blanches et noires ; écarts qui sont alors le fruit de plusieurs siècles de domination politique et raciale. Aux Etats-Unis, le privilège blanc s’est construit au coeur meme de l’institution esclavagiste, à partir de laquelle découle des différences fondamentales entre les individus, au niveau de leur stature économique, de leur position sociale et de leur place dans la société en raison de leur couleur de peau. Les descendants d’esclaves noirs n’ont d'ailleurs jamais reçu de compensation financière du gouvernement américain pour leurs années d’esclavage. Et comme la richesse se transmet de génération en génération, les Noirs commencent ainsi la période post-esclavage avec un désavantage économique très important par rapport aux Blancs américains, de par cette absence de réforme agraire ou de politiques de redistribution efficaces". 

Malgré les limites que peut présenter ce concept, le privilège blanc s’inscrit au coeur des réalités économiques et sociales des sociétés contemporaines 

Directement lié à l'histoire de l'esclavage et de la colonisation, le concept de privilège blanc s'inscrit également au coeur des réalités sociales contemporaines, en se traduisant par des discriminations économiques fortes à l'encontre de minorités ethniques et raciales.  

Selon Paul Schor, "au cours du XXème siècle, le Ministère de l’Agriculture des Etats-Unis a octroyé des prêts aux fermiers afin qu’ils puissent développer leurs activités dans un contexte d’internationalisation et de mise en concurrence croissante de la production agricole. Cependant, ces prêts n’ont concerné que les fermiers blancs et ont très largement ignoré les agriculteurs noirs. En coordination avec les agents de l’administration fédérale, les propriétaires d’exploitations agricoles blancs ont réussi à accaparer, voire à détourner l’ensemble des fonds et des aides publics. C’est pour cette raison qu’il n’y a, aujourd’hui, pratiquement plus d’agriculteurs noirs aux Etats-Unis".
La part d’agriculteurs afro-américains est ainsi passée de 15% en 1920 à 1,3% en 2020, illustrant que la propriété de la terre est de plus en plus blanche aux Etats-Unis et surtout que la structure de la propriété agricole reflète les discriminations raciales.

Cependant, il ne faudrait pas seulement limiter le champ de compréhension de ce concept au seul exemple américain. La France est aussi pleinement confrontée à ces problématiques, et notamment au racisme ordinaire.  
Selon Patrick Simon, "les avantages, en plus des sphères économiques ou politiques, se matérialisent au coeur de la vie quotidienne. Par exemple, de nombreuses études ont montré que les contrôles routiers étaient beaucoup plus violents, sévères avec les populations noires qu'avec les blancs. (...)On a souvent tendance, en France, à utiliser l'exemple "extrême" américain, marqué par l'esclavage et la ségrégation, pour au final minimiser ce qui se passe dans notre société. Or, on a deux études récentes qui montrent que le degrés de discrimination à l'égard des personnes noires était plus fort en France qu'aux Etats-Unis étant donné qu'il y a, en hexagone, 2,5 fois plus de risque de se faire discriminer au travail en raison de sa couleur de peau que sur le marché américain". 

Pour Patrick Simon, "malgré son caractère polémique, cette notion reste utile car elle met en avant l'ensemble des dynamiques qui sont liées à cette perception de la race. Elle permet également de matérialiser la production des phénomènes d'inégalités économiques, sanitaires ou symboliques qui sont alors liés au racisme et aux discriminations. C'est bien de pouvoir en parler, meme si il ne s'agit pas de culpabiliser et d'essentialiser les individus. L'intérêt est de comprendre un système pour au final le corriger et le rendre plus juste".   

Pour aller plus loin 

Etude de Peggy McIntosh à l'origine du concept de privilège blanc, publiée en 1988

Les inégalités raciales aux Etats-Unis, Le Monde, 2019

Etude sur la surmortalité due à la Covid-19 en Seine-Saint-Denis : l’invisibilité des minorités dans les chiffres, INED, 2020

À lire : "Privilège blanc" : origines et controverses d'un concept brûlant

Références sonores 

  • Lecture d’un extrait de Black Reconstruction in America de Web du bois (1935)
  • Lilian Thuram sur la reproduction des schémas racistes, 2020 
  • Extrait film Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax (2020)
  • Extrait du documentaire Noirs en France, France 2, 2022
  • Manuel Valls sur le privilège blanc, 18 juin 2020

Références musicales 

Seuls et vaincus - Gael Faye (2020) 

Looking Backward - Melody's Echo Chamber (2022)

Références

L'équipe

Somaya Dabbech
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration