Graffitis et fresques murales à la Friche de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, mai 2017
Graffitis et fresques murales à la Friche de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, mai 2017
Graffitis et fresques murales à la Friche de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, mai 2017 ©Getty - Frédéric Soltan
Graffitis et fresques murales à la Friche de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, mai 2017 ©Getty - Frédéric Soltan
Graffitis et fresques murales à la Friche de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, mai 2017 ©Getty - Frédéric Soltan
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Résumé

La Belle de Mai, quartier populaire du centre de Marseille, connaît depuis les années 1990s une effervescence culturelle. Suffisamment pour se gentrifier, malgré l'insalubrité des logements du 3e arrondissement et la déprise des services publics ?

avec :

Claire Duport, Philippe Pujol (Journaliste, auteur).

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Troisième jour de notre série sur les quartiers populaires et leur économie… Dans ces territoires anciennement ouvriers, le chômage a fait fuir les petites classes moyennes et les habitants qui restent se sentent souvent abandonnés par les pouvoirs publics. A la Belle-de-Mai à Marseille, dans l'un des arrondissement les plus pauvres de France, une économie de la débrouille a vu le jour ; mais la gentrification, elle, se fait encore attendre.

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Claire Duport, sociologue, directrice de recherche à Transverscité-Marseille, et autrice de Sociologie de Marseille avec Michel Peraldi et Michel Samson (références ci-après) et Philippe Pujol, journaliste, écrivain, réalisateur du documentaire Péril sur la Ville, à retrouver sur Arte.fr jusqu'au 26 mai 2022.

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Un quartier populaire en plein centre de Marseille

La Belle de Mai, quartier du 3e arrondissement aux côtés de Saint-Mauront, la Villette et Saint-Lazare, a récolté les fruits d'un commerce maritime et colonial florissant et d'une industrie dynamique. Située dans l'arrière-port de Marseille et à deux pas de la gare Saint-Charles achevée en 1848, elle accueille des populations immigrées, notamment italiennes dès la seconde moitié du XIXème siècle, qui constituent la principale main d'œuvre de la Seita, manufacture de cigarettes. Claire Duport raconte que "68 % de la population active de la Belle de Mai demeure et travaille au sein de la SEITA, une main d'œuvre ouvrière considérablement constituée d'immigrés italiens et essentiellement de femmes. On compte jusqu'à 90% de femmes. On les appelait à l'époque les "femmes en bleu", à cause de la couleur de leur blouse." Les populations ouvrières peuplent le quartier de la Belle de Mai, sans pour autant bénéficier de logements ouvriers d'initiative patronale. L'habitat populaire par excellence est alors le Trois Fenêtres marseillais, aujourd'hui recherché par les "gentrifieurs".

Les populations immigrées de la Belle de Mai, notamment maghrébines, entretiennent un "commerce de fourmi" (expression d'Alain Tarrius) entre Marseille et leur pays d'origine, avant que ne soit imposé le visa pour l'Algérie en 1994. Pour Philippe Pujol, "il y a le commerce informel, ce qu'on appelle aujourd'hui les ventes à la sauvette, c'est-à-dire des petits marchés qui se font. Mais il y a aussi du semi-gros, qui va alimenter presque tout le sud de la France via Marseille jusqu'au milieu des années 80. Différents économistes s'y sont penchés : cette économie était aussi importante que les grosses entreprises locales ou les PME locales. Elle générait beaucoup d'argent et beaucoup d'emplois." A défaut de présenter une mixité sociale, la Belle de Mai est caractérisée par une mixité ethnique.

Entre échec de la gentrification et promesse économique du secteur culturel

La Belle de Mai n'échappe pas aux chocs économiques de 1973 et 1979, et doit faire face au chômage. L'insalubrité gangrène les bâtiments, qui sont au cœur d'un "business de la misère" selon Philippe Pujol, hérité d'un clientélisme installé depuis le XIXème siècle : "il y a un clientélisme tout simple qui fait qu'il faut récompenser les notables d'un quartier. Pour les récompenser, il y a plein de méthodes. Une des méthodes est de leur donner des appartements le moins cher possible, pour qu'ils en exploitent pour quinze, pour qu'ils spéculent dessus. Et notamment la pire des manières : devenir marchands de sommeil. Il y a des systèmes qui sont mis en place, où l'on fait semblant de lutter contre l'état insalubre des bâtiments (qui, bien au-delà, provoquent la mise en péril des locataires) pour faire baisser les prix et les donner à des copains électoraux. Ceux-là vont entretenir un business de la misère dessus." Les écoles vétustes et surpeuplées et les dysfonctionnements des transports en commun provoquent également le mécontentement des habitants du 3e arrondissement.

Mais il serait réducteur de n'évoquer le quartier que sous cet angle, alors qu'il est la figure de proue d'une activité culturelle en pleine effervescence suite à l'inauguration de la Friche de la Belle de Mai… elle-même issue des cendres de l'usine Seita, qui ferme ses portes en 1990. Claire Duport raconte que "dans le sillage du mouvement artistique des factories, né à New York, à Berlin et ailleurs dans les années 60 et 70, Philippe Foulquier, Alain Fourneau (qui sont alors des directeurs de théâtre) et Fabrice Lextrait, vont être soutenus par l'élu à la culture, Christian Poitevin et son directeur des affaires culturelles, Dominique Vallon, afin de réinvestir les lieux. Et la ville de Marseille va racheter le site à la Seita pour le franc symbolique. Des artistes, des producteurs vont s'y installer dans des conditions très précaires pendant des années et proposer de la création et de la diffusion artistique et culturelle". La Friche de la Belle de Mai devient le lieu culturel phare de Marseille, notamment en 2013 quand le ville devient Capitale Européenne de la culture, en attendant que le Mucem n'ouvre ses portes.

Même si la gentrification ne prend pas, notamment en raison de la qualité du bâti et du manque d'offre des services publics, une revalorisation progressive par la culture change l'image du troisième arrondissement. Selon Philippe Pujol, même s'il faut prendre des pincettes avec l'expression "gentrification" (le but n'est pas de remplacer la population marseillaise par une classe moyenne "mondialisée" qui aseptiserait l'identité du quartier), "la gentrification est même un peu souhaitable parce que ces gens vont accepter de vivre dans un quartier qui n'est pas si simple. (…) Il n'y a pas que la culture, il y a aussi le sport, qui rend le quartier attractif. La team Sorel, par exemple : ce sont des boxeurs très nombreux qui sont implantés dans le quartier depuis très longtemps. Pour moi, on doit faire aujourd'hui du troisième arrondissement le point de départ de l'industrie créative et notamment cinématographique. Le Cinecittà marseillais doit démarrer de toutes façons dans le troisième arrondissement. Il y a déjà des studios, il y a déjà quelque chose !".

Pour aller plus loin

  • La Chute du Monstre - Marseille année zéro, Philippe Pujol, éd. Seuil, 2019
  • Arabes de France dans l'économie mondiale souterraine, Alain Terrius, éd. L'Aube, 1995

Références sonores

  • Lecture par Tiphaine de Rocquigny d’un extrait de Marseille Porte du Sud d’Albert Londres, 1927
  • Publicité pour les cigarettes Gitanes, 1957
  • Shéhérazade, 17 ans, décrit ses conditions de vie dans l’appartement insalubre qu’elle partage avec sa famille dans le 3e arrondissement, Les Pieds sur Terre, France Culture, 19 janvier 2012
  • Témoignages de Marseillais qui occupent les équipements sportifs de la Friche de la Belle de Mai, France 3 Provence Alpes Côtes d’Azur, mars 2020
  • Extrait du documentaire de Philippe Pujol Péril sur la ville, 2019

Références musicales 

Je suis Marseille, Akhenaton, Jul, L'Algérino, Alonzo, Shurik'n, Fahar, Sch et Le Rat Luciano (13'Organisé)  - 2020