Contrôler les assistés : épisode 2/3 du podcast Etat social, tu perds ton sang froid

France Culture
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Depuis la création des services sociaux dans l’entre-deux-guerres, incarnées par la figure de l’assistante sociale, l’État a-t-il fait perdurer sa volonté de contrôler les bénéficiaires, jusqu’à établir un système administratif et une politique éloignée des individus ?

Avec
  • Vincent Dubois sociologue, professeur à l'Université de Strasbourg
  • Lola Zappi historienne, maîtresse de conférences à l'Université Paris-1 et membre du Centre d'histoire sociale des mondes contemporains

Dans l’entre-deux-guerres, les services sociaux s’institutionnalisent à une période où l’on cherche à rationaliser l’action sociale tout en luttant contre les « fléaux sociaux », comme la tuberculose, l’alcoolisme et la pauvreté endémique. La volonté de contrôler le mode de vie des familles de classes populaires exposées à ces risques est importante et la prise en charge des assistantes sociales s’apparente à une forme de tutelle. Par ailleurs, l'intérêt politique concernant l'octroi des aides sociales et la répression des fraudeurs ne date pas d’hier. Aujourd'hui, pour lutter contre le non-recours aux prestations sociales, Emmanuel Macron souhaite qu’un certain nombre d’allocations – le revenu de solidarité active (RSA), la prime d’activité et l’aide personnalisée au logement (APL) – soient versées plus facilement à ceux qui y ont droit.
Mais cette réforme complexe, d’abord présentée sous le vocable « versement automatique », puis rebaptisée « solidarité à la source », prendra en fait plusieurs années avant d’être déployée.

La création des services sociaux dans l’entre-deux-guerres : moraliser les classes populaires

A partir des années 1910, on voit un désir de professionnaliser l’action sociale : les premières écoles parisiennes de service social sont créées avec pour mission de constituer un nouveau corps professionnel distinct des dames d’œuvre bénévoles. Deux professions apparaissent : les assistantes sociales, qui s’occupent principalement des familles en situation de précarité économique ou de marginalité sociale ; et les infirmières-visiteuses, branche spécifique de la profession d’infirmière. Lola Zappi explique "cette professionnalisation va de pair avec la volonté d'avoir un contrôle plus efficace sur les personnes assistées notamment par le biais des enquêtes. Pour essayer de distinguer les bons et les mauvais pauvres, on va enquêter sur chaque famille qui est susceptible de bénéficier d'un secours pour déterminer s'il s'agit véritablement de personnes en incapacité de travailler, si les aides sont utilisées à bon escient etc. Il y a également à cette époque un soucis de formation des enquêtrices aux questions médicales et d'hygiène. C'est ce double mouvement des enquêtes et des compétences médicales qui constitue la soupape de cette professionnalisation".
Dans les années 30, avec la crise économique et la montée du chômage, le rôle des assistantes sociales est renforcée. Lola Zappi explique "le chômage de masse touche essentiellement les classes populaires et notamment les ouvriers, face à cette situation se développe les secours aux chômeurs, mais aussi le contrôle des assistantes sociales, qui vont enquêter sur les chômeurs et s'assurer de la bonne utilisation de leurs aides. La crise généralise donc la figure de l'assistante sociale au-delà de la figure traditionnelle du pauvre pour aller s'étendre à de nouvelles catégories de public, qui sont les usagers de la protection sociale en général".

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Vincent Dubois ajoute "la dichotomie entre les bons et les mauvais pauvres se retrouve dans toute l'histoire de l'assistance, en lien avec cette prévention morale comme le mésusage de l'argent - qu'on voit d'ailleurs refleurir périodiquement et encore récemment à propos de la question des écrans plats, - et conduit à des formes de contrôle, qui peuvent être intrusives et moralisatrices".

L’allocation comme levier de contrôle des plus démunis et contre l’assistanat

A mesure que sont créées de nouvelles aides sociales, depuis les années 1945, la peur du doublon, des aides gâchées ou mal attribuées va donner lieu à certaines pratiques de contrôle. Mais il faut attendre les années 1990 pour voir émerger une véritable “politique de lutte contre la fraude”, soit une “politique de contrôle” par laquelle l’Etat va déployer des instruments pour inciter les organismes de sécurité sociale à effectuer de façon beaucoup plus strictes et systématiques des contrôleurs auprès des bénéficiaires d’allocations. Selon Vincent Dubois "dans les années 90, on constate une réelle inflexion avec la mise en place d'une politique de contrôle organisée et revendiquée comme telle. A l'été 1995, le premier ministre Alain Juppé va lancer la première enquête parlementaire destinée à évaluer l'importance des pratiques dites abusives et à envisager les moyens de lutter contre. Cette commande a une origine très politique, puisqu'Alain Juppé indique que se saisir de la question de la fraude aux prestations sociales est une manière de rassurer les contribuables-électeurs quant au bon usage des deniers publics". Par ailleurs, Vincent Dubois complète "les préoccupations financières ne sont pas forcément premières, d'autant moins que selon les chiffres de la Délégation nationale de la lutte contre la fraude, qui apparaîtra sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy en 2008, les montants de la fraude aux prestations sociales sont absolument sans commune mesure avec les montants de l'évasion fiscale ou les sommes en jeu liées au travail non déclaré".

Références sonores

  • Extrait du film La Petite de Montparnasse de Hanns Schwarz (1931)
  • Archive INA  Halte au taudis à Paris, 1962
  • Lecture : Motivation pour devenir assistante sociale, Lola Zappi : Les visages de l’Etat social. Assistantes sociales et familles populaires durant l’entre-deux-guerres (Presses de Sciences Po, 2022)
  • Extrait du film Les invisibles de Louis-Julien Petit, 2019

Bibliographie

  • Lola Zappi : Les visages de l’Etat social. Assistantes sociales et familles populaires durant l’entre-deux-guerres (Presses de Sciences Po, 2022)
  • Vincent Dubois : Contrôler les assistés. Genèses et usages d’un mot d’ordre (Editions Raisons d’agir, 2021)
  • Vincent Dubois : La vie au guichet. Administrer la misère (Points, 2015)

Référence musicale

Je me barre par Keny Arkana

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