"Sissi-City", surnom de la future nouvelle capitale politique égyptienne, est un projet urbain vertigineux, à l'image des villes nouvelles des pays des Suds. ©AFP - Khaled Desouki
"Sissi-City", surnom de la future nouvelle capitale politique égyptienne, est un projet urbain vertigineux, à l'image des villes nouvelles des pays des Suds. ©AFP - Khaled Desouki
"Sissi-City", surnom de la future nouvelle capitale politique égyptienne, est un projet urbain vertigineux, à l'image des villes nouvelles des pays des Suds. ©AFP - Khaled Desouki
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Résumé

Alors que l'âge d'or des villes nouvelles appartient au passé de l’Europe, les pays des Suds en construisent encore et encore. Comment ces projets si coûteux peuvent-ils encore séduire ?

avec :

Jean-Marie Ballout (Doctorant en urbanisme à l'Université de Montpellier.).

En savoir plus

L'un annonce l'avènement d'une mégacité futuriste, l'autre a déjà fait sortir des sables une capitale ultramoderne : de Neom à Sissi-city, la fièvre des villes nouvelles s'empare des pays du Sud et de leurs dirigeants. Partout des cités émergent, des villes qui pour certaines affichent des ambitions écologiques, tout en aggravant l'étalement urbain. La ville nouvelle est-elle un pari économique gagnant ?

Pour en parler, Tiphaine de Rocquigny reçoit Jean-Marie Ballout, géographe, chercheur au Laboratoire de Géographie et d’Aménagement de Montpellier (LAGAM) et professeur au lycée de Kaweni à Mayotte, et Carine Henriot, géographe, urbaniste, maîtresse de conférence en aménagement et urbanisme à l’Université de technologie de Compiègne, rattachée au laboratoire AVENUES. 

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Des villes nouvelles pour capter une rente foncière

Les villes nouvelles ne font plus rêver les urbanistes européens, considérées comme des gouffres financiers. Mais dans plusieurs pays du Sud, il est impératif de maîtriser la croissance urbaine, de reloger la population, et de désengorger les villes-centres.  En Chine, les villes satellites se multipliaient déjà dans les années 1950 pour loger les ouvriers, alors que les efforts du pays se tournaient vers l'industrialisation. Mais c'est plus tardivement que les vertus économiques de ces villes nouvelles sont réellement prises en compte. Pour Carine Henriot,  "des milieux d'affaires qui vont investir la production urbaine dans les années 90. On parle de quelque chose qui se structure vraiment au tout début des années 2000, à savoir que ces villes nouvelles vont correspondre à des opérations très lucratives de valorisation du foncier. Elles sont aménagées par des nouveaux acteurs de la production urbaine et notamment ce qu'on appelle des sociétés de développement de villes nouvelles qui œuvrent dans l'intérêt du gouvernement d'arrondissement en articulant toute la chaîne de production urbaine : depuis le rachat du foncier à des comités villageois". L'attraction des acteurs privés devient une composante essentielle dans la construction des villes nouvelles. Des contrats privés-publics se multiplient pour concrétiser ces projets urbains : on parle de villes néolibérales, par opposition à des villes keynésiennes pilotées par l'intervention publique. Pour Jean-Marie Ballout, "Ce qui va faire la différence, c'est la financiarisation des acteurs. On voit la même chose au Maroc, où le principal porteur des projets est aussi coté en Bourse, à la Bourse marocaine, donc c'est ce qui fait la différence. C'est la différence des villes nouvelles classiques avec les villes nouvelles néolibérales. Elles sont vraiment fondées sur une logique de compétitivité et d'attractivité territoriale, ce qui n'était pas forcément le cas auparavant. C'était moins explicite." 

Des villes nouvelles vides aux projets urbains futuristes : la recherche de rentabilité

Mais les villes nouvelles, à cause d'une mauvaise de planification, de logements trop chers, de travaux d'aménagement inachevés, peinent à se remplir. Pour Carine Henriot, " plus de 10 ans après la construction de la ville nouvelle d'Ordos, les habitants vivent encore dans la vieille ville, tout en travaillant dans les bureaux de la ville nouvelle. En Chine la ville nouvelle doit fonctionner comme une entreprise et être rentable. Elle coûte énormément d'argent. Il y a une tension foncière, immobilière, dans les villes chinoises et notamment les villes littorales qui doivent, via leurs sociétés de développement, donner les moyens économiques aux gouvernements locaux afin de lancer des travaux de renouvellement urbain. Le bilan de l'aménageur doit être excédentaire pour financer le renouvellement urbain, que ce soit dans les anciens secteurs urbanisés et industrialisés, et aussi pour moderniser les campagnes environnantes." Non seulement ces villes nouvelles ne s'adressent pas forcément aux populations les moins favorisées, mais elles peuvent s'imposer dans la violence. La question foncière est au coeur des conflit, qui peut aller jusqu'au meurtre, comme celui d'un membre de la tribu Howeïtat implantée sur le site de construction de Neom en Arabie Saoudite, ville nouvelle gigantesque. Celle-ci est un mégaprojet urbain qui a un intérêt économique dans une ère post-pétrole : Jean-Marie Ballout explique que "C'est le projet phare d'un plan stratégique. Le plan vision 2030 vise à moderniser la société, à diversifier l'économie du pays dans une société post hydrocarbure, et veut attirer un maximum d'investisseurs étrangers dans le pays. (...) La communication est très appuyée : le clip promotionnel de Neom a été conçu par des personnes qui travaillent d'habitude pour Hollywood. Et puis, on peut voir aussi qu'il y a cet intérêt à la mise en images à travers le conseil scientifique de Neom. Il est composé lui même de célébrités internationales, ce qui permet de faire briller le projet. Je pense notamment à l'architecte Norman Foster. Il y a aussi le designer d'Apple ou encore le fondateur d'Uber." 

Références sonores

Références musicales

The Suburbs - Arcade Fire (2010)

Hold me - Awori x Twani (2022)

Références

L'équipe

Somaya Dabbech
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration