Le sans-abrisme apparait comme le visage le plus visible du mal-logement, qui entoure pourtant une réalité beaucoup plus complexe et diversifiée ©AFP - CHRISTOF STACHE
Le sans-abrisme apparait comme le visage le plus visible du mal-logement, qui entoure pourtant une réalité beaucoup plus complexe et diversifiée ©AFP - CHRISTOF STACHE
Le sans-abrisme apparait comme le visage le plus visible du mal-logement, qui entoure pourtant une réalité beaucoup plus complexe et diversifiée ©AFP - CHRISTOF STACHE
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Résumé

En 2019, la France a été condamnée par l'ONU pour "violation du droit au logement", dans un contexte où le nombre de personnes sans domicile ne cesse d'augmenter. Pourtant, le mal-logement se définit au travers d'une multitude de visages et d'expériences, au cœur d'une crise du logement chronique.

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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France est le théâtre de crises du logement importantes et récurrentes. L'appel de l'Abbé Pierre durant l'Hiver 1954 avait alors véritablement permis à l'ensemble de la société de prendre conscience de cette problématique qui privait de nombreux ménages d'une habitation.

C'est à partir de [cet appel] qu'il y a eu une importante prise de conscience de la part de la société française du caractère totalement indigne, insupportable que des personnes puissent vivre, survivre dans la rue malgré un froid aussi terrible. Cela a été un électrochoc extrêmement fort dans un contexte où l'on sortait de de la Deuxième Guerre mondiale et que de nombreux logements avaient été démolis. Tout cela a par ailleurs permis aux citoyens de faire preuve d'un fort élan de générosité, tout en accélérant l'intervention des autorités publiques à ce sujet. Ainsi, dans la foulée de "l'Appel de 54",  la trêve autour des expulsions locatives a été adoptée en 1956. Christophe Robert 

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Les personnes sans domicile fixe constituent donc la partie la plus "visible" du mal-logement. Depuis le début des années 2000, leur nombre a augmenté de 58%, passant à plus de 300 000 personnes en 2021.
Comprendre les processus économiques, sociaux, individuels et structurels qui mènent une personne à la rue permet de mieux comprendre les failles et les limites d'un modèle locatif et immobilier qui n'arrive pas à faire respecter un "droit au logement", pourtant considéré comme un droit fondamental par la Loi Quillot de 1982.

La littérature sociologue consacrée aux trajectoires de vie des personnes sans domicile fixe se partage entre différentes tendances. Certains chercheurs mettent plutôt l'accent sur des variables individuelles (comme des comportements addictifs antérieurs) pour expliquer les évolutions et les étapes qui conduisent à la rue, quand d'autres insistent surtout sur des paramètres structurels, liés aux évolutions des dynamiques économiques globales marquées par un certain rétrécissement de la classe moyenne ou la précarisation du marché du travail.
Dans tous les cas, quelque soit l'origine sociale ou les raisons fondamentales qui expliquent l'arrivée dans la rue, la perte du logement est le principal résultat progressif mais irréversible d'une rupture conjugale, familiale, professionnelle, sociale ou citoyenne, et ce pour 47% des sans domicile fixe présents en France.

La rue correspond nécessairement à une rupture. Une rupture qui peut être vécue comme insupportable, destructrice pour certaines personnes.  Cela peut être destructeur parce que qu'on peut faire des mauvaises rencontres. Parce qu'on a peur, parce qu'on s'isole, parce qu' il peut y avoir des violences, des vols, des viols. De plus, alors le nombre de femmes sans domicile fixe a progressé deux fois plus vite que celui des hommes, celles-ci sont davantage exposées à ces phénomènes. Christophe Robert 

Le mal-logement ne concerne pas que les sans domicile fixe

Cependant, le mal-logement ne se définit pas simplement au travers de l'absence de logement. Ce phénomène fait également référence aux personnes en situation de fragilité locative extrême, bien qu'il ait un toit. Concrètement, 16,1 millions de français, soit 25% de la population, vit dans un logement insalubre (humidité, nuisibles…) ou encore dans une situation de surpopulation.
Les mesures de confinement rendues nécessaires par la crise sanitaire ont, par ailleurs, renforcé la vulnérabilité de nombreux ménages.
Selon une étude de l’IRES publiée en mai 2020 suite au premier déconfinement, 7 millions de français auraient du mal à payer leur loyer. Sur les deux premières semaines du confinement de mars-mai 2020, Paris Habitat a enregistré que 5% des 123 000 locataires de son parc immobilier étaient dans l’incapacité de payer leur loyer.

Ce qui est assez intéressant avec le surpeuplement, c'est que celui-ci apparait clairement comme une question soulevant des enjeux de normes et de réussites sociales. Aujourd'hui, encore plus qu'il y a soixante ans, on constate qu'il y a une différence notable en terme de réussite scolaire, voire de vie entre les enfants qui bénéficient de leur propre chambre et ceux qui doivent la partager. Il y a aussi ce qu'on appelle du surpeuplement aggravé. Dans ce cas, ce n'est pas seulement le fait de partager sa chambre mais de vivre très nombreux dans une même pièce; rendant la vie des locataires quasiment impossible. La crise du Covid [avec les périodes de confinement] a permis de mettre en lumière ces problématique et, de manière plus globale, l'ensemble des inégalités liées au logement.  Sandra Hoibian 

Ce double paradigme d'exclusion et de précarité par rapport au logement trouve ses origines au sein d'un marché immobilier français extrêmement tendu, où les carences d'offres (de par la réduction du nombre de construction de logements neufs et la concentration du patrimoine immobilier entre les mains des classes aisées) et la hausse de la demande, entrainent une augmentation drastique des prix et des loyers. Rien qu'à Paris, les loyers ont connu une hausse de plus de 50% entre 2000 et 2010, faisant de la capitale la ville la plus chère de France et surtout la troisième plus chère du monde, après Hong Kong et New York. Les jeunes et les familles monoparentales, plus précaires face à l'accès à l'emploi, sont les premiers touchés par cette augmentation des prix et donc par le mal-logement.

Le logement, soit le fait de vivre avec un toit sur la tête, apparait clairement comme un bien essentiel. Or, aujourd'hui, les dynamiques qui l'animent se basent comme celles d'un marché de placement, au sein duquel il est possible de se constituer du patrimoine. Une partie de la population a ainsi vu son patrimoine s'apprécier avec le temps. Cette situation a ainsi créé une forme de nouvelle fracture, de nouvelles inégalités entre des propriétaires qui ont une certaine stabilité financière et des possibilités d'enrichissement et ceux pour qui il est de plus en plus compliqué d'accéder à la propriété. Les enquêtes de l'Insee montrent bien. Ainsi, au niveau de l'offre, le principal problème qui concerne ce marché réside bien dans le fait qu'on l'a laissé fonctionner comme si c'était un marché financier. Sandra Hoibian

Face à cette situation de crise du logement chronique, des actions législatives et associatives ambitieuses ont été mises en œuvre afin de lutter contre le mal-logement. La Loi Dalo (2007) visait à reloger le plus rapidement et efficacement possible les personnes ayant perdu leur domicile.
Encore avant, la loi SRU (2000) visait à augmenter l'offre de logements sociaux dans 60% des communes françaises. Mais malgré leurs objectifs ambitieux et des avancées majeures, elles ont rapidement atteint leurs limites. 42% des bénéficiaires de la loi Dalo n'ont pas pu être relogés et 53% des villes concernées par la loi SRU n’ont pas atteint leurs objectifs de construction.

Afin de parler de l'ensemble des problématiques liées au mal-logement, nous avons le plaisir de recevoir Sandra Hoibian, Docteure en sociologie, Directrice du pôle société du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC) et Christophe Robert, Délégué général de la fondation Abbé Pierre.26ème rapport annuel de la fondation Abbé Pierre, l’état du mal logement en France, publié en 20214 millions de français fragilisés par la crise sanitaire, publiée sur le site du CREDOC, 2021

Références sonores 

Références musicales 

Never seen the rain -Tones and I (2019)