Le long roman-fleuve de Proust fait évoluer les personnages dans un monde de salons où le pouvoir économique de la mondanité s'exerce et se déploie pleinement. ©Getty - Gustave Doré
Le long roman-fleuve de Proust fait évoluer les personnages dans un monde de salons où le pouvoir économique de la mondanité s'exerce et se déploie pleinement. ©Getty - Gustave Doré
Le long roman-fleuve de Proust fait évoluer les personnages dans un monde de salons où le pouvoir économique de la mondanité s'exerce et se déploie pleinement. ©Getty - Gustave Doré
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Résumé

Longtemps cantonnée à une œuvre d'introspection, "A la Recherche du temps perdu", chef d'œuvre de Marcel Proust, constitue pourtant le reflet des profondes mutations économiques et financières du début du XXe siècle. Il s'agit également d'un portrait précis de la haute société de son temps.

En savoir plus

Publiée entre 1913 et 1927 au sein de sept différents volumes, A la Recherche du temps perdu est une œuvre fondatrice au sein de la matrice littéraire française. Premier roman proprement moderne à imposer l'usage du "je" dans la narration, celui-ci inaugure une stylistique originale, où la question de l'introspection occupe une place majeure. Le lecteur se place ainsi au cœur des égarements et des doutes affectifs ou émotionnels du narrateur, tout en suivant la construction et l'évolution de ses pensées et de ses points de vue les plus profonds. Roman de la quête de sens et de temps, de la mémoire et de l'affect, la Recherche constitue également une fresque de la haute société, actrice et spectatrice de premier plan des grandes mutations économiques, financières et sociales de l'entre deux siècles. D'une précision presque anthropologique, Proust permet au lecteur de prendre conscience du fonctionnement interne de la "société mondaine", faite d'une bourgeoisie en pleine ascension et d'une aristocratie en perte de vitesse où concurrence, cooptation, apparition de nouvelles pratiques et non-dits caractérisent l'atmosphère des salons.  

De quelle manière la Recherche, œuvre de réflexions psychologiques, apparaît-elle également comme le miroir du premier âge capitaliste moderne? Quel regard fait-il apparaître des élites économiques et culturelles françaises, alors en pleine mutation?

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Pour comprendre La Recherche en tant que reflet des évolutions des pratiques financières et sociales de la haute société de son temps, nous avons le plaisir de recevoir Clément Paradis, docteur en esthétique, enseignant à l’Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle et Cécile Leblanc, spécialiste de l’œuvre de Marcel Proust, maîtresse de conférence en littérature à la Sorbonne Nouvelle.

Le miroir de la première mondialisation financière

Selon Clément Paradis, alors que les chercheurs se concentrent principalement sur la "psychologie proustienne" à la richesse inépuisable qui se dégage de la Recherche, ce roman-fleuve apparaît pourtant comme le portrait des principaux mécanismes de la première mondialisation libérale moderne. Les sept volumes couvrent ainsi une période centrale dans l'affirmation des logiques du capitalisme financier, avec le développement des bourses de valeur et des pratiques spéculatives. Le narrateur devient le témoin privilégié de cet engouement, principalement au sein des hautes sphères sociales, pour les paris et les investissements boursiers. Les "consolidés anglais et les 4% russes" et "action nominative de la compagnie des eaux" dans Du côté de chez Swann ou "les actions du canal de Suez et de la Royal Dutch" dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs s'inscrivent au cœur de cette accélération des investissements dans les services comme les banques, les transports et les distributions de gaz et d’eau. 

Le roman de la "grande mondanité" 

La Recherche constitue véritablement le roman qui traite de la grande mondanité de la fin du XIXe siècle, ainsi que de la manière dont fonctionnent les logiques capitalistes en son sein. Durant cette période, les structures des élites sociales connaissent de grands bouleversements dans un contexte où le pouvoir économique se concentre désormais dans les usines, et non plus dans la détention de terres, et où le pouvoir politique s’illustre au sein du parlement et des institutions républicaines et non plus au sein d’instances liées à la Monarchie. Tout au long de la Recherche, Marcel Proust s’applique à dévoiler au lecteur, au travers des expériences de son narrateur, les subtilités de cette mondanité dont les principaux acteurs se répartissent au sein de deux classes sociales dominantes : la bourgeoisie et l’aristocratie. 

Au travers de l’exemple des Guermantes, le narrateur prend alors conscience que l’aristocratie, bien qu’elle apparaisse comme le prolongement de la culture nobiliaire traditionnelle, se trouve dans une situation de véritable défaite culturelle par rapport aux bourgeois. Ceux-ci se placent alors aux avant-gardes politiques, économiques et surtout artistiques. C’est incontestablement dans les familles et les salons bourgeois que l’on voit ou écoute les choses nouvelles, tandis que les aristocrates semblent de plus en plus dépassés par le monde qui les entoure. Cependant, Cécile Leblanc estime que Proust a volontairement caricaturé la vision de ces aristocrates dépassés.

L'art devient dans tous les cas un instrument de la domination sociale. Se crée alors un double processus de cooptation et de rapprochement entre bourgeoisie et aristocratie : les bourgeois cherchent à se rapprocher des aristocrates afin de légitimer leur nouvelle place au sein de la société étant donné que ces derniers restent encore attachés à un certain prestige de classe. Les aristocrates cherchent, au contraire, à se rapprocher des bourgeois en position de force, afin de ne pas trop décrocher de leur rang social dominant.

Plus que le reflet d’un conflit ou d’une mise en concurrence, la Recherche est la représentation subtile d’une porosité de plus en plus forte entre les frontières qui séparent le monde bourgeois et aristocratique. Au travers de mariages ou de cooptation, ces deux "camps" séparés finissent par se réunir. 

Œuvre complaisante ou critique de la société de son temps?

L’aristocratie apparaît comme la clé de voûte du caractère théâtrale des codes culturels et des pratiques sociales de la société mondaine. Alors qu’elle se place au cœur d’un véritable processus de dilution de son pouvoir politique et économique réel au sein de la société, la classe aristocratique est obligée de développer un véritable discours "de comédien" selon Clément Paradis, afin "d’avoir l’air" de toujours constituer un pôle de pouvoir influent et indiscutable.

Pour survivre, l’aristocratie doit s’auto-convaincre qu’elle est encore indispensable au sein de la société et perpétuer certaines pratiques et habitudes qui existaient alors sous l’Ancien Régime. La culture du faux-semblant est donc au cœur de la matrice proustienne.

Par ailleurs, pour Cécile Leblanc, Proust développe dans la Recherche une critique de la société et de la façon dont l’argent circule. Sodome et Gomorrhe est une véritable description des mauvais côtés de la haute société, sans parler de l’hypocrisie et du fait qu’ils rendent légitime leur accaparement des richesses. Il porte alors un vrai jugement, une vraie critique contre cette haute société, étant donné qu’il accentue les caricatures de classes et les mauvais côtés de certains.

Pour Clément Paradis, l'hôtel de Balbec et la maison de passe de Jupien constituent les deux faces de la mondanité mais où l’assouvissement de ses désirs joue un rôle structurant. L’économie répond aux plaisirs et aux désirs des mondains, que ce soit dans ses pratiques "légales" au travers de la spéculation ou du mécénat ou "illégales" avec la prostitution. La maison de Jupien est d’ailleurs, sans équivoque, comparée à "une maison de vente, où l’argent circule partout". Plus qu’un système économique centré sur les besoins, la société mondaine pense l’économie au travers du prisme de la satisfaction des désirs qui mêle alors l’admis et l’exclu, le licite et l’illicite, le vice et la vertu.

Références sonores 

  • L’importance de l’écriture comme matrice du temps retrouvé, témoignage de Roland Barthes dans la “leçon de Marcel Proust”, émission de la RTF du 9 décembre 1963
  • Lecture d'un extrait de En lisant en écrivant de Julien Gracq (1980) par Tiphaine de Rocquiny 
  • Lecture d'un extrait de Du coté de chez Swann de Marcel Proust (1913) autour des réflexions du narrateur sur l’esthétisme des titres boursiers par Tiphaine de Rocquiny 
  • Lecture d'un extrait de A l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919) de Marcel Proust,  dans lequel le narrateur parle, au travers de la description de la beauté, des nouvelles habitudes de consommation de la bourgeoisie par Tiphaine de Rocquiny 
  • Extrait du film A la recherche du temps perdu de Nina Companeez (2011) dans lequel on peut voir évoluer le narrateur dans les salons de Madame Verdurin mais où Charles Morel, fils d’un domestique qui souhaite s’imposer dans la haute société, le prie de cacher ses véritables origines sociales
  • Lecture d'un extrait de Le temps retrouvé de Marcel Proust (1927) qui correspond à un grand moment de critique de la haute société par Tiphaine de Rocquiny  

Références musicales 

Du coté de chez Swann - Dave (1975)

Made of gold - Ibeyi (2021)

Clément Paradis, la Correspondance artistique (1826-1892) du peintre Louis Janmot, éditions Classiques Garnier, juillet 2021

Cécile Leblanc, Proust écrivain de la musique, l'allégresse du compositeur, éditions Brepols, 2017    

Écoutez et abonnez-vous à la collection d’émissions consacrée à Marcel Proust pour (re)découvrir cette figure centrale de la littérature française, à travers l’économie, la gastronomie, le cinéma, la philosophie ou la médecine dans "Proust, le podcast".

Références

L'équipe

François Richer
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration