Eboueurs, un métier souvent dévalué malgré son caractère absolument central pour la santé publique. Ici, des ripeurs à Lyon en 2006. ©AFP - JEFF PACHOUD
Eboueurs, un métier souvent dévalué malgré son caractère absolument central pour la santé publique. Ici, des ripeurs à Lyon en 2006. ©AFP - JEFF PACHOUD
Eboueurs, un métier souvent dévalué malgré son caractère absolument central pour la santé publique. Ici, des ripeurs à Lyon en 2006. ©AFP - JEFF PACHOUD
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Résumé

Considéré comme l'archétype du métier disqualifié et disqualifiant, les "travailleurs des déchets" permettent pourtant de protéger la population de risques sanitaires latents et menaçants. Cette profession questionne également notre rapport à l'indésirable, au sale, à l'utile et à l'invisible.

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Le travail d'éboueur est souvent comparé au Mythe de Sisyphe étant donné qu'il s'inscrit dans l'idée de continuellement recommencer la même tache fastidieuse tous les jours. Cette idée se construit pourtant au cœur même des structures économiques actuelles, basées sur une société de consommation où l'achat de nombreux produits conduit nécessairement à jeter de manière massive. Chaque année, les ménages français produisent ainsi plus de 550 kilos de déchets ménagers.

Dans un premier temps, je souhaite revenir sur le terme des "travailleurs de l'ombre". C'est une expression qui est vraiment intéressante dans le cas des éboueurs étant donné que ces derniers travaillent pourtant en pleine lumière. A part ceux qui travaillent très tôt le matin, les éboueurs s'activent généralement à n'importe quelle heure de la journée. Tout le monde peut donc les voir. Il suffit tout simplement d'ouvrir les yeux. Ainsi, je ne dirais pas qu'il s'agit de travailleurs invisibles mais plutôt de travailleurs invisibilisés. Cette situation vient du fait qu'il existe un véritable processus de déni de la part d'une grande partie de la population par rapport aux éboueurs. Stéphane Le Lay

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Rendre l'espace public plus hygiénique

Mobilisée au cœur de ces logiques économiques fondamentales, la profession d'éboueur s'est professionnalisée, "ouvriarisée" au cours du temps, lui permettant ainsi de construire une véritable identité de métier, consciente de son importance sociale et sociétale. 

Durant le Moyen Âge, [la collecte des déchets] était réalisée par des marginaux, soit toutes les personnes qui étaient en bas de la structure sociale comme les plus précaires, les vagabonds, les prisonniers, les forçats, voire les esclaves, notamment aux Etats-Unis. Et puis, à partir du XIXème siècle, on assiste au développement des chiffonniers qui étaient donc des travailleurs indépendants situés tout à fait en marge du salariat classique et qui constituaient alors le sous prolétariat de l'époque. Ils étaient ainsi associés aux classes malpropres et dangereuses. Hugo Bret 

Historiquement, la création de l'éboueur au sens moderne du terme vient du sentiment d'angoisse, d'aversion qu'éprouve l'ensemble du corps social à l'égard des déchets, vus comme des anomalies, des menaces qu'il est nécessaire de cacher. Cette conflictualité anthropologique, philosophique au sale a donc participé à l'émergence, au cours du XXe siècle, de véritables politiques publiques de propreté, visant à ramasser des déchets urbains en constante augmentation à cette époque.    

On assiste véritablement, à l'époque, au développement d'un mouvement hygiéniste. Cependant, on s'aperçoit finalement que les questions soulevées par la propreté des rues restent identiques aujourd'hui. Par exemple, lorsque vous avez des grèves, c'est à ce moment là que le travail des éboueurs est véritablement mis en lumière étant donné que, tout d'un coup, on assiste au retour d'un refoulé au cœur même l'espace public avec l'accumulation des déchets dans les rues. Cette situation ravive alors la peur, historique, des rats, souvent considérés comme porteurs de maladies dangereuses. Stéphane Le Lay 

52 min

L'émergence d'une identité de métier

La modernisation et l'amélioration de l'environnement urbain ont donc favorisé l'émergence d'un véritable corps de métiers dédié à la collecte des ordures. L'éboueur passe ainsi du statut de "chiffonnier" dans les années 1880 à celui de fonctionnaire exerçant une mission de service public essentielle. 

Alors que la France entre, à partir des années 1980, dans un processus de désindustrialisation majeur, le métier d'éboueur connaît un regain d'intérêt majeur. Stable et protecteur, de par sa qualité de fonctionnaire et peu concerné par des phénomènes de numérisation ou de robotisation, il est plébiscité par des catégories de populations souvent populaires, qui assistent à la disparition de nombreux emplois ouvriers.

Premièrement, le simple fait de travailler pour une administration, pour une ville constitue, en soi, une forme de prestige. Cela permet véritablement de tisser des formes de stratégies identitaires et de présentation de soi. Par ailleurs, le métier d'éboueur garantit également un véritable statut social au sein des milieux populaires, d'autant qu'il offre des ressources économiques absolument précieuses en termes de stabilité de l'emploi et de stabilité sur le plan socio-économique. Hugo Bret 

À Paris, ce métier est même entouré d'un certain prestige, d'autant que sous le mandat de Jacques Chirac de véritables examens d'entrée et de sélection sont mis en place. Ces politiques ont ainsi favorisé la professionnalisation des éboueurs, dont les compétences se trouvent de plus en plus renforcées, ainsi que leur hétérogénéisation alors que le nombre de femmes et de jeunes ayant suivi des cursus scolaires dans leurs rangs ne cesse d'augmenter. Le métier était, initialement, largement occupé par des hommes. L'exaltation d'une certaine virilité a ainsi longtemps été un paradigme essentiel au sein des éboueurs.   

Si vous voulez vous intégrer dans le métier, il est souvent indispensable d'acquérir des stratégies de défense contre la souffrance, la peur et le risque qui se construisent principalement autour de la virilité. [...] Par ailleurs, il s'agit d'un métier qui reste encore majoritairement masculin, dont les effectifs sont largement issus des classes populaires; catégories sociales on se construit généralement un rapport particulier à la virilité par rapport aux classes bourgeoises.  Stéphane Le Lay

La courte espérance de vie éclaire sur la pénibilité du métier

Cependant, être éboueur reste une profession éprouvante et difficile, construite autour de nombreuses contraintes et pénibilités. La manipulation de charges lourdes, le contact étroit et récurent avec des produits en décomposition, voire toxiques peuvent conduire à des infections, des contaminations et des troubles musculaires. Ainsi, l'espérance de vie à 60 ans des éboueurs territoriaux se situe trois ans au-dessous de celle des autres agents de sexe masculin.  

[L'espérance de vie des éboueurs] est l'une des plus courtes parmi les ouvriers non qualifiés, qui est déjà la catégorie sociale qui meurt le plus rapidement. Autant dire que quand on fait ce métier sur une durée assez longue, on a des chances de mourir assez vite. Et ça, ils le savent. En c'est vraiment ça qui est terrible, bien que cela reste un véritable tabou. Généralement, dès que le sujet est amené sur la table, les corps se figent et les travailleurs ne sont pas très à l'aise avec ça. Stéphane Le Lay

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Avec le développement de la New Public Management au sein de ce secteur, le renforcement de sa privatisation, de sa traçabilité et de sa déprolétarisation, les mouvements syndicaux qui occupaient un rôle structurant auprès de la profession voit ses capacités de mobilisation de plus en plus réduite. À l'heure actuelle, seules les grèves massives semblent apparaître comme l'instrument le plus pertinent pour faire valoir leurs droits et faire prendre conscience à la société de leur importance. 

Pour comprendre ce qui structure fondamentalement cette profession indispensable mais invisible, nous avons le plaisir de recevoir Stéphane Le Lay, sociologue, chercheur à l’Institut de psychodynamique du travail et Hugo Bret, sociologue, post-doctorant au Centre de recherche sur les liens sociaux. 

Références sonores 

Références musicales

La grève des éboueurs - Jacques Duvall (2014)

Cleo - Shygirl (2021)

Références

L'équipe

François Richer
Réalisation
Thibaut Mommeja
Production déléguée
Aliette Hovine
Collaboration