Train de marchandises, de Burlington Northern à Santa Fe, Etats-Unis
Train de marchandises, de Burlington Northern à Santa Fe, Etats-Unis ©Getty - Buyenlarge / Contributeur
Train de marchandises, de Burlington Northern à Santa Fe, Etats-Unis ©Getty - Buyenlarge / Contributeur
Train de marchandises, de Burlington Northern à Santa Fe, Etats-Unis ©Getty - Buyenlarge / Contributeur
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L’Inflation Reduction Act adopté cet été par les Etats-Unis irrite les européens, qui dénoncent des mesures protectionnistes. S’il y a là un risque de guerre commerciale, comment l’Europe peut-elle se défendre ?

Avec
  • Antoine Bouët Directeur du CEPII, professeur de science économique à l'université de Bordeaux
  • Anne-Sophie Alsif Cheffe économiste au cabinet BDO, docteure en sciences économiques EHESS et professeure d'économie à la Sorbonne
  • Christian Chavagneux Editorialiste et économiste à Alternatives économiques

L’Inflation Reduction Act, ou loi de réduction de l’inflation est un vaste plan de mesures législatives, subventions et crédits d’impôts de plus de 400 milliards de dollars qui contrairement à son nom concerne la santé, et surtout le climat. Un pas vers un verdissement américain qui aurait pu réjouir les Etats-Unis, sauf que les subventions seront réservées aux produits fabriqués aux Etats-Unis, aide de 7500 dollars pour l’achat d’un véhicule électrique neuf par exemple, avec des conditions également de provenance des composants. Et des entreprises européennes pourraient préférer partir travailler désormais sur le sol américain. L’Europe, France et Allemagne en tête, s’insurge contre un protectionnisme, qui « ne correspond pas aux règles fixées par l'Organisation mondiale du commerce », a dénoncé la semaine dernière le ministre de l'Economie allemand Robert Habeck. A ses côtés, Bruno Le Maire a promis : « Nous défendrons nos économies par tous les moyens », et « nous attendons une réponse forte » de la part de Washington.

Inflation Reduction Act : une déclaration de guerre commerciale ?

Selon Christian Chavagneux "l'Inflation Reduction Act (IRA) est l'application d'une vraie politique nouvelle, voulue par Joe Biden et par Janet Yelen, sa ministre des finances. Elle a qualifié cet Act de politique de l'offre progressiste, moderne. La politique de l'offre ancienne est celle d'Emmanuel Macron, qui mise sur la compétitivité en diminuant les impôts et les cotisations sociales, en réduisant le coût du travail. L'IRA est l'application du modèle théorique de Janet Yelen : le premier pilier consiste à booster le potentiel de croissance et d'efficacité de l'économie américaine ; le deuxième point est de répondre aux risques, en premier lieu le changement climatique et son impact sur les Etats-Unis et le troisième pilier c'est d'avoir plus de justice sociale. Les mesures qui visent à doper l'industrie américaine posent problème aux Européens, Antoine Bouet ajoute "les montants en jeu sont très importants, même s'ils sont prévus sur 10 ans, et il y a surtout cet aspect Buy American, ou acheter régional/local, il s'agit en fait de développer une industrie locale dans les véhicules électriques, dans les batteries, les panneaux solaires et on impose, pour bénéficier des incitations fiscales, l'achat à des usines implantées aux Etats-Unis, et qui utilisent des biens produits dans la région Nord-américaine et c'est à cette condition que les ménages peuvent bénéficier du crédit d'impôts. Ce qui va pousser à implanter des usines sur place". Par ailleurs, ces subventions concernent tous les secteurs, Anne-Sophie Alsif complète "il s'agit surtout des secteurs qui devraient favoriser la transition écologique en relocalisant la production. Il y a des voeux pieux dans cet Act, il s'agit surtout d'être leader sur les secteurs stratégiques que vont présenter la transition écologique, qui sont en effet l'énergie, avec le solaire, la voiture électrique. Or les Chinois se sont positionnés depuis plus de 10 ans sur ces secteurs là en pratiquant un protectionnisme acharné de leur marché. C'est une réponse à cette situation, sous couvert de transition écologique et de la lutte contre l'inflation. L'idée est d'acheter des produits industriels qui ont très peu d'intrants chinois, donc la guerre commerciale est vraiment déclarée".

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Quelles sont les réactions françaises et européennes possibles ?

Face à l'entrée en vigueur en janvier 2023 de l'Inflation Reduction Act, il existe de grands risques pour l'industrie européennes**, Anne-Sophie Alsif** explique "il faut créer un Buy European Act et avoir des mesures de rétorsion, il s'agit de répondre à l'identique. Le grand problème en Europe c'est la désunion et la crainte de représailles si on enfreint les règles.  Il faut faire attention, car on est toujours à pointer nos faiblesses et à se flageller, or quand on regarde au niveau macro l'Europe a des atouts, on a des capacités financières, on reste la première puissance commerciale au monde, avec un marché de consommateurs qui ont du pouvoir d'achat. Par ailleurs, avec le réchauffement climatique on va investir des quantités de milliards, on sera durablement endettés, si on a la volonté politique, l'Europe a la capacité de répondre à cette situation". Antoine Bouet ajoute "le problème c'est bien la volonté politique, car l'Europe ce n'est pas une seule voix et il y a des voix discordantes et qui ne sont pas d'accord sur la réponse à apporter. A priori il faut être très naïf de penser qu'un recours à l'OMC aboutira, mais il faut le faire pour conserver ce système multilatéral. Mais il faut faire d'autres choses à côté, pour l'instant l'Europe ne fait pas grand-chose, elle a quand même eu une réaction en faisant une demande de discussion face l'IRA, où il est demandé d'étendre les clauses discriminatoires de l'IRA à l'Europe et d'obtenir une transparence totale sur le contenu du programme". L'Allemagne et la France affichent une certaine unité, selon Christian Chavagneux "Bruno Lemaire et Robert Habeck, alors qu'ils viennent de partis politiques différents s'entendent très bien, ce qui n'est pas le cas de M. Scholz et de M. Macron, et on voit qu'avec ce Buy European Act, la France pourrait en profiter un petit peu plus que l'Allemagne, ce qui fait que cette dernière n'est pas très chaude. Par ailleurs, les Pays-Bas, qui sont au cœur de l'Europe, sont le point d'entrée de toute la production chinoise et du lobbying chinois, et  jouent contre l'unité européenne au profit de la Chine ou des Etats-Unis car ils ont la double casquette d'être à la fois atlantistes et pro-chinois. On voit par là qu'il n'y pas de volonté politique. Il n'y a pas d'entende possible entre tous ces pays européens. Donc on ne fera rien et on ne pourra pas être offensifs et défensifs".

Références sonores

Bibliographie

  • Anne-Sophie Alsif, Vincent Charlet, Clément Lesniak : La France est-elle exposée au risque protectionniste ? (Presses des Mines, 2020)

Références musicales

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