Peut-on travailler plus longtemps si le travail n'a plus de sens ? : épisode 3/3 du podcast Retraites : les raisons de la colère

Femmes de chambre faisant le lit dans une chambre de l'hôtel de luxe "Hôtel du Palais" à Biarritz, 15/06/2011
Femmes de chambre faisant le lit dans une chambre de l'hôtel de luxe "Hôtel du Palais" à Biarritz, 15/06/2011 ©AFP - FRANCK FIFE / AFP
Femmes de chambre faisant le lit dans une chambre de l'hôtel de luxe "Hôtel du Palais" à Biarritz, 15/06/2011 ©AFP - FRANCK FIFE / AFP
Femmes de chambre faisant le lit dans une chambre de l'hôtel de luxe "Hôtel du Palais" à Biarritz, 15/06/2011 ©AFP - FRANCK FIFE / AFP
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Qu’y a-t-il d’insoutenable dans la longévité du travail ?

Avec
  • Philippe Askenazy Économiste du travail et directeur de recherches au CNRS Centre Maurice Halbwachs, professeur à l’ENS
  • Thomas Coutrot économiste et statisticien du travail, co-fondateur des Économistes atterrés.

La question de la soutenabilité du travail est complexe et recouvre une multiplicité de situations et d’indicateurs. D’une part, il y a l'usure physique , celle des corps éprouvés dans les métiers dits “pénibles”, qui concerne plus spécifiquement certains types d’emplois que d’autres - et souvent les moins qualifiés. Elle se mesure en charges lourdes portées ou en nombre d’heures passées en position debout, en maladies professionnelles et en nombre d’accidents du travail. Mais il y a aussi les “risques psychosociaux” ou “RPS” associés au travail, mis en avant par les spécialistes depuis le début des années 2000 et qui restent hors des radars des politiques publiques.

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Pour bien comprendre si les conditions de travail se sont dégradées, il faut distinguer les différents types de risque au travail, Philippe Askenazy précise "il y a différentes manières d'aborder les conditions de travail. On a d'un côté des éléments de contrainte physique, où on trouve la question des charges lourdes mais aussi des expositions à des produits chimiques, ou au bruit, qui est très présent dans le monde du travail, et puis à côté, mais de manière souvent cumulative, des mécanismes de risques psychosociaux. Il y a là une kyrielle de facteurs qui vont de situations d'isolement à des situations de conflit éthique dans son travail, des éléments comme le stress ou la peur de perdre son travail, toutes ces dimensions s'ajoutent et c'est vraiment le cumul des deux types de risque qui aujourd'hui définit pour beaucoup de travailleurs leurs conditions de travail". A partir des années 2000 on a commencé à parler de souffrance au travail et des risques psychosociaux, Thomas Coutrot ajoute "à la fin des années 90 a émergé dans le débat public cette thématique de la souffrance au travail, notamment avec les travaux de Christophe Dejours, puis de ceux d'Yves Clot et de nombreux témoignages sur la souffrance au travail dans la presse. Il y a eu l'affaire France Telecom qui est la pointe extrême de ce management délétère, management financiarisé.  Chez France Telecom il s'agissait de mettre à la porte 22000 salariés en un peu plus d'un an, c'était extrêmement violent. Il y a eu un changement dans les modes de gestion et d'organisation du travail depuis la fin des années 90, à l'occasion de la financiarisation des entreprises et de l'introduction du new public management dans les services publics, qui a accru la tension, l'intensité du travail mais aussi fait perdre du sens au travail pour beaucoup de travailleurs".

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Certains secteurs, certains types d’emplois sont bien plus exposés que d’autres à la pénibilité du travail et au phénomène d’intensification, les travailleurs dits de la deuxième ligne sont particulièrement exposés, Thomas Courtrot explique "l'intensification du travail, et notamment pour les métiers du soin et de la deuxième ligne, comme les assistantes maternelles ou les caissières, que l'on peut ranger dans les métiers du soin car il y a vraiment une dimension d'interaction avec les clients, notamment les plus fragiles ou les plus âges, cette intensification du travail a abouti à ce que, dans ces métiers, il n'y a plus de temps pour discuter avec les patients, avec les clients ou les usagers. Cela fait perdre du sens au travail dans la mesure où on ne peut plus déployer son humanité dans son travail, on ne peut plus se sentir véritablement utile. On est réduit à des gestes répétitifs, comme faire 150 lits dans une matinée, et c'est donc une usure psychologique en plus de l'usure physique qui rend le travail véritablement insoutenable"? Par ailleurs il y a un lien entre transformation du management et perte de sens, Philippe Askenazy ajoute "dans les éléments de perte de sens, il y a une usure du travailleur, mais il y a aussi une exploitation de la nature dans cette quête de profits et de rentes qui est de plus en plus visible et que est de plus en plus insupportable pour nombre de salariés lorsqu'ils sont dans une entreprise qui, très clairement, porte atteinte à leur santé, leur sens ect. mais aussi à l'environnement".

Pour aller plus loin

  • Thomas Coutrot, Coralie Perez : Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire (Seuil, 2022)
  • Philippe Askenazy et Christine Erhel : Qualité de l'emploi et productivité (Rue d'Ulm, 2017)
  • Philippe Askenazy : Les décennies aveugles. Emploi et croissance,1970-2014 (Points, 2014)

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